Oeuvres, Roman · juin 11, 2026

Des souris et des hommes de John Steinbeck — résumé, analyse et thèmes

George et Lennie au bord de la rivière Salinas dans Des souris et des hommes de John Steinbeck

Le Déca Littéraire · Article complet

Des souris et des hommes de John Steinbeck — résumé, analyse et thèmes

John Steinbeck

1937  ·  Roman court  ·  Réalisme social américain

Parle-moi des lapins, George. — Lennie Small, leitmotiv du roman

🗂️ Fiche technique

Titre Des souris et des hommes
(Of Mice and Men)
Auteur John Steinbeck (1902–1968)
Publication 6 février 1937 – Covici Friede, New York
Genre Roman court (novella) · Tragédie sociale · Réalisme
Courant Réalisme social américain ; littérature de la Grande Dépression
Structure 107 pages · 6 chapitres · construction en trois actes implicites
Narrateur 3ᵉ personne · focalisation externe · présent dramatique
Cadre Vallée du Salinas, Californie · années 1930, Grande Dépression
Rédaction 1936 — premier manuscrit partiellement détruit par le chien de l’auteur, réécrit
Dédicace À Ed Ricketts, ami et biologiste marin
Origine du titre Poème To a Mouse de Robert Burns (1785)
Pays / langue États-Unis · Langue anglaise
Réalisme social américain · Grande Dépression

📜 Contexte

Contexte historique et social

Des souris et des hommes paraît en 1937, en pleine Grande Dépression américaine. Après le krach boursier de 1929, des millions d’Américains se retrouvent sans travail, sans terre, sans foyer. Les ouvriers agricoles migrants — les bindlestiffs — parcourent la Californie à pied ou en camion, de ranch en ranch, acceptant des salaires dérisoires pour des travaux épuisants, sans stabilité ni avenir. La sécheresse des années 1930, le Dust Bowl, chasse des familles entières des États du Midwest vers la Californie dans l’espoir d’une vie meilleure — espoir presque toujours déçu.

Steinbeck, installé à Salinas (Californie), est témoin direct de cette misère. Il parcourt les camps de travailleurs migrants, s’entretient avec eux, rédige une série de reportages pour le San Francisco News intitulée The Harvest Gypsies (1936). Des souris et des hommes est la mise en fiction de cette réalité : la Californie rêvée comme Eldorado se révèle n’être qu’une machine à broyer les pauvres, les faibles et les exclus.

Contexte biographique

John Steinbeck est né en 1902 à Salinas, cœur agricole de la Californie. Fils d’un trésorier de comté et d’une institutrice, il grandit au contact de la nature californienne et des travailleurs des champs. Dès l’adolescence, il travaille dans des ranches et des fermes, côte à côte avec des ouvriers migrants. C’est lors de l’une de ces expériences qu’il rencontre un travailleur qui sera le modèle direct de Lennie — un homme d’une force physique hors du commun et d’une intelligence limitée, qui tua un contremaître de ranch avant d’être interné.

À l’université Stanford, Steinbeck suit des cours de façon irrégulière sans jamais obtenir de diplôme. Il s’installe comme écrivain à Pacific Grove, vivant dans la pauvreté pendant des années avant ses premiers succès. Tortilla Flat (1935) lui apporte enfin une reconnaissance commerciale. Des souris et des hommes (1937) propulse sa carrière vers la notoriété nationale. Deux ans plus tard, Les Raisins de la colère (1939) lui vaut le Prix Pulitzer et consacre son statut de voix majeure de l’Amérique.

Genèse de l’œuvre

Steinbeck écrit le premier manuscrit de Des souris et des hommes au printemps 1936. Un incident resté célèbre dans l’histoire littéraire américaine : son setter irlandais Toby mâche et détruit une grande partie du manuscrit. Steinbeck, loin de s’en désespérer, écrit à son éditeur :

Le chien a peut-être eu raison — peut-être était-ce mauvais.

Il réécrit l’ensemble en deux mois. L’œuvre est conçue dès l’origine comme un roman-pièce (play-novelette), genre hybride que Steinbeck invente pour que le texte puisse être directement adapté au théâtre sans réécriture majeure. Le soin apporté aux dialogues, à la structure en scènes et à la limitation des décors reflète cette ambition double. La pièce, mise en scène par George S. Kaufman à Broadway en novembre 1937, remporte le New York Drama Critics’ Circle Award.

Conditions de publication et accueil initial

Des souris et des hommes paraît le 6 février 1937 chez Covici Friede. L’accueil est immédiat et enthousiaste :

  • Le roman est sélectionné par le Book-of-the-Month Club avant même sa sortie officielle, assurant des ventes massives
  • La critique salue unanimement la sobriété du style, la puissance émotionnelle et la pertinence sociale du récit
  • La pièce de théâtre, créée en novembre 1937, est un triomphe à Broadway et reçoit le New York Drama Critics’ Circle Award
  • Le livre devient rapidement un best-seller national

Certains critiques conservateurs pointent la langue populaire des personnages et la dureté du sujet. Le roman sera régulièrement censuré ou retiré des programmes scolaires aux États-Unis — paradoxe pour une œuvre unanimement reconnue comme classique de la littérature mondiale.

Place dans l’œuvre de l’auteur

Des souris et des hommes s’inscrit dans ce que la critique appelle la trilogie du travail de Steinbeck :

  • En un combat douteux (In Dubious Battle, 1936) — grève des ouvriers agricoles
  • Des souris et des hommes (Of Mice and Men, 1937) — les exclus du rêve américain
  • Les Raisins de la colère (The Grapes of Wrath, 1939) — l’exode des Okies vers la Californie

Ces trois romans forment un tryptique du prolétariat américain, un réquisitoire contre l’exploitation capitaliste et l’indifférence de la société envers ses membres les plus fragiles. Des souris et des hommes est le panneau central : le plus court, le plus concentré, le plus universellement lisible.

📖 Résumé

Résumé bref

George Milton et Lennie Small, deux ouvriers agricoles migrants, arrivent dans un ranch de la vallée du Salinas pour y travailler. Lennie, géant au cœur d’enfant atteint d’un handicap intellectuel, est protégé et guidé par George, son compagnon vif et pragmatique. Ils partagent un rêve : économiser assez pour acheter leur propre lopin de terre, y élever des lapins, y vivre librement. Mais la violence que Lennie porte en lui sans en avoir conscience — il aime caresser les choses douces jusqu’à les détruire — va briser ce rêve et conduire à une fin tragique.

Résumé détaillé

Section 1 — La nuit au bord de la rivière

George et Lennie font halte au bord de la rivière Salinas, à quelques kilomètres du ranch où ils commencent le lendemain. Steinbeck installe immédiatement les deux personnages par le contraste : Lennie, massif, lent, tient dans sa grande main une souris morte qu’il s’obstine à caresser. George, petit, nerveux, la lui arrache avec impatience. Le récit du rêve partagé — la petite ferme, les lapins, la liberté — est prononcé pour la première fois : George le raconte à Lennie comme une litanie, un conte qu’il répète à la demande.

Un jour, on va avoir un endroit bien à nous.

Section 2 — Arrivée au ranch

George et Lennie arrivent au bunkhouse. Ils rencontrent Candy, vieil ouvrier manchot et son vieux chien pourrissant ; le patron et son fils Curley, petit homme agressif et jaloux ; Slim, muletier respecté dont l’autorité naturelle s’impose à tous. La femme de Curley apparaît — aguicheuse, seule, méprisée par les hommes. George avertit Lennie : tenir à l’écart de Curley et de sa femme.

Section 3 — Le dimanche soir dans le bunkhouse

Slim donne un chiot à Lennie. Scène centrale : Carlson convainc Candy d’abattre son vieux chien — trop vieux, trop malade, inutile. Candy, impuissant, cède. Le coup de feu retentit au loin. Cette scène préfigure directement le dénouement : un être aimé, devenu « problème », est mis à mort par compassion ou par nécessité sociale. Candy, bouleversé, entend George et Lennie parler de leur rêve de ferme et demande à les rejoindre — ses économies suffiraient à concrétiser le projet. Le rêve devient soudain possible. Mais Curley attaque Lennie lors d’une bagarre ; Lennie, qui résistait, finit par broyer la main de Curley dans un geste de panique.

Section 4 — La chambre de Crooks

Scène dans la remise où vit Crooks, palefrenier noir contraint à l’isolement racial. Lennie s’y aventure un soir ; Candy et la femme de Curley les rejoignent. Crooks, cynique et blessé, met à l’épreuve la foi de Lennie dans le rêve :

Des centaines d’hommes m’ont dit ça — personne n’y arrive jamais.

La femme de Curley rappelle Crooks à sa condition :

Je pourrais vous faire pendre à un arbre aussi facilement que rien.

Cette scène est le cœur sociologique du roman : la rencontre des exclus — le vieux manchot, le géant déficient, le Noir ségrégué.

Section 5 — La grange

Lennie est seul dans la grange avec son chiot — qu’il a accidentellement tué en le caressant trop fort. La femme de Curley entre et engage la conversation. Elle parle de son propre rêve brisé — actrice de cinéma manquée, prisonnière d’un mariage raté. Lennie lui dit qu’il aime les choses douces ; elle lui propose de caresser ses cheveux. Quand elle s’agite et crie de peur, Lennie lui saisit la tête pour la faire taire. Il lui brise la nuque. Il s’enfuit vers le lieu convenu avec George — la berge de la rivière.

Section 6 — Le dénouement

Les ouvriers du ranch forment un groupe de chasse armé. George rejoint Lennie au bord de la rivière. Il lui raconte une dernière fois le rêve de la ferme : les lapins, la terre, la liberté. Lennie écoute, heureux, regardant au loin. George lève le pistolet sur la nuque de Lennie et tire.

George avait le pistolet dans la main droite. Il le leva, visa la nuque, et tira.

Slim comprend. Carlson ne comprend pas.

━━━ ◆ ━━━

Incipit et excipit

Incipit

« À quelques kilomètres au sud de Soledad, la rivière Salinas descend tout contre la rive broussailleuse et coule sombre et verte. »

L’ouverture est celle d’un paysage pastoral, presque édénique — Steinbeck installe la beauté du monde avant d’en montrer la cruauté. La nature californienne, lumineuse et indifférente, encadre la tragédie des hommes.

Excipit

« Now what the hell ya suppose is eatin’ them two guys? »
— Carlson, après le coup de feu.

La dernière réplique appartient à Carlson, le plus obtus des ouvriers — celui qui a abattu le chien de Candy sans état d’âme. Son incompréhension face au deuil de George est la dernière sentence du roman : la solitude radicale de ceux qui ressentent dans un monde qui ne comprend pas.

👤 Personnages

Personnages principaux

George Milton

Protagoniste · Conscience morale

Petit, vif, intelligent, pragmatique. Il a fait la promesse à la tante Clara de Lennie de veiller sur lui. Il le fait depuis des années, au prix de sa propre liberté : il ne peut pas boire ses paies, ni se poser, ni construire une vie stable. Sa relation à Lennie est ambivalente — il l’aime, il s’en plaint, il ne peut pas l’abandonner. L’acte final — tuer Lennie de sa propre main pour lui épargner la brutalité du groupe — est à la fois la plus grande preuve d’amour et la destruction du seul lien qui donnait sens à sa vie.

Lennie Small

Protagoniste · Innocence absolue

Immense, massif, d’une force physique terrifiante — le titre du personnage est ironique. Mais son esprit est celui d’un enfant. Il aime les choses douces — les souris, les chiots, les cheveux — et les détruit sans le vouloir. Il n’a aucune malice, aucune violence consciente. Steinbeck en fait la figure de l’innocence absolue dans un monde qui n’a pas de place pour elle. Sa mort est inévitable dès les premières pages : le roman est une tragédie grecque où le destin est annoncé.

Personnages secondaires

Candy

Vieil ouvrier manchot

Dont le vieux chien est abattu au chapitre 3. Il représente la vieillesse économiquement inutile et la peur d’être « mis à l’écart » quand on ne peut plus travailler. Son adhésion au rêve de George et Lennie est à la fois touchante et déchirante — une dernière tentative de trouver dignité et appartenance.

Crooks

Palefrenier noir · Exclu racial

Contraint de dormir seul dans la sellerie en raison de la ségrégation raciale. Cynique et solitaire, il a appris à se protéger derrière l’indifférence. Sa scène avec Lennie révèle un homme blessé par trop de désillusions. Sa condition est le miroir grossissant de celle de tous les personnages : l’exclusion systémique.

Curley

Fils du patron · Violence du pouvoir

Petit, agressif, complexé par sa stature. Il cherche systématiquement la bagarre avec les grands. Sa brutalité est celle du pouvoir mal assumé. Il représente le patron de demain — l’héritier de la violence structurelle.

La femme de Curley

Seul personnage féminin · Sans nom

D’abord présentée à travers le regard méfiant des hommes. Mais dans sa scène avec Lennie, elle révèle une profondeur inattendue : elle aussi avait un rêve (le cinéma), elle aussi est prisonnière, elle aussi est seule. Sa mort est la conséquence de sa solitude désespérée autant que de la naïveté dangereuse de Lennie.

Slim

Muletier · Autorité naturelle

Figure d’autorité naturelle et de sagesse. Il est le seul personnage qui comprend vraiment George à la fin. Sa dignité tranquille contraste avec la brutalité ambiante. Il incarne ce que le monde du roman pourrait être si les hommes se respectaient.

Carlson

Ouvrier · Insensibilité froide

Ouvrier sans sensibilité particulière, qui abat le chien de Candy avec efficacité. Sa réplique finale — incompréhension totale face au deuil de George — est la sentence morale du roman.

Relations entre personnages

Le schéma relationnel du roman est construit autour d’une opposition centrale : George-Lennie (le lien, la loyauté, le rêve) contre le monde du ranch (la solitude, la méfiance, la violence). Autour de ce noyau gravitent des satellites de la marginalité — Candy (vieillesse), Crooks (race), la femme de Curley (genre) — qui forment une galerie des exclus. Chacun aspire à rejoindre le rêve de George et Lennie ; aucun n’y parviendra.

🔍 Analyse littéraire

Thèmes majeurs

Amitié & fraternité Rêve américain brisé Solitude Force & violence Destin tragique Marginalisation sociale

1. L’amitié et la fraternité

Thème central. La relation George-Lennie est unique dans l’univers du roman : tous les autres personnages sont seuls.

Des types comme nous, qui travaillent dans les ranches, sont les plus solitaires au monde […] Nous, c’est pas pareil. On a un avenir.

Cette solidarité, dans un monde qui atomise les individus, est à la fois la force et la vulnérabilité des deux hommes. Elle rend George humain — et le condamne au sacrifice final.

2. Le Rêve américain et son impossibilité

La petite ferme de George et Lennie est la métaphore du American Dream : l’idée que le travail et la volonté permettent à tout homme de s’élever, d’être libre, de posséder. Le roman démontre systématiquement l’inaccessibilité de ce rêve pour les plus fragiles. Crooks l’a vu mourir chez des dizaines d’hommes avant George et Lennie. L’attrait magnétique du rêve — Candy, Crooks s’y laissent aspirer — est lui-même une forme de cruauté narrative.

3. La solitude

Le terme Soledad (solitude en espagnol) n’est pas anodin : c’est le nom de la ville la plus proche du ranch. Chaque personnage est seul : Crooks dans sa remise, Candy avec son chien mort, la femme de Curley dans son mariage raté, George dans sa responsabilité. Des souris et des hommes est une cartographie de la solitude américaine.

4. La force, la faiblesse et la violence

Steinbeck explore les rapports de force avec une minutie quasi naturaliste. Les forts écrasent les faibles, mais les faibles ont aussi leur propre violence — inconsciente (Lennie), sociale (Curley), structurelle (la ségrégation de Crooks). La question du roman n’est pas qui est fort ou faible, mais qui est protégé ou exposé.

5. Le destin et l’inévitabilité tragique

Le titre lui-même est une citation du poème de Robert Burns : « The best-laid schemes o’ mice an’ men / Gang aft agley » — les meilleurs projets des souris et des hommes tournent souvent mal. Steinbeck annonce dès le départ que le rêve ne se réalisera pas. Le roman fonctionne comme une tragédie antique : tout est en place dès la première scène pour conduire à la catastrophe finale.

6. La marginalisation sociale

La scène chez Crooks est le moment le plus explicitement politique du roman. Steinbeck y superpose trois formes d’exclusion : le handicap (Lennie), la vieillesse (Candy), la race (Crooks), le genre (la femme de Curley). Ces personnages se retrouvent ensemble un soir — brève fraternité des exclus — avant que la réalité sociale ne les sépare à nouveau.

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Analyse stylistique

Steinbeck adopte une technique narrative proche du réalisme dramatique : le narrateur est quasi absent, les descriptions sont brèves et fonctionnelles, les dialogues portent l’essentiel de l’action et du sens. Ce choix reflète l’influence du théâtre et du journalisme sur son écriture.

Le style est caractérisé par :

  • La transcription phonétique des dialectes : la langue des ouvriers migrants est reproduite avec ses contractions, ses fautes, ses expressions idiomatiques
  • L’économie narrative : en 107 pages, Steinbeck construit une tragédie complète. Aucun mot n’est superflu
  • La circularité : le roman s’ouvre et se ferme dans le même décor — la berge de la rivière Salinas. Cette structure circulaire renforce l’idée d’un destin inéluctable
  • Le symbolisme discret : les animaux (la souris, le chiot, le chien de Candy, les lapins du rêve) tissent un réseau symbolique autour de la fragilité et de la mort des êtres innocents

Symbolique et motifs récurrents

  • Les animaux : chaque mort animale (souris, chiot, chien de Candy) préfigure la mort de Lennie. Les lapins du rêve sont l’image du bonheur inaccessible
  • Les mains : Lennie détruit par ses mains. George tue par sa main. Les mains sont à la fois l’outil du travail et l’instrument de la mort
  • La ferme : lieu utopique jamais atteint, le contraire du ranch — espace de liberté, d’appartenance, de dignité
  • La rivière Salinas : cadre édénique de l’ouverture et du dénouement — la nature indifférente aux tragédies humaines
  • La lumière et l’obscurité : les scènes nocturnes concentrent les révélations les plus intimes ; le soleil californien éclaire la violence du travail et de l’injustice

Portée philosophique et sociale

Des souris et des hommes est une œuvre profondément humaniste doublée d’une critique sociale acérée. Steinbeck ne propose pas de solution politique explicite — il donne à voir, à ressentir. Le roman pose des questions que la société américaine de 1937 refusait d’entendre : que fait-on des vieux quand ils ne produisent plus ? Que fait-on des handicapés mentaux ? Que fait-on de ceux que la couleur de leur peau condamne à la marge ?

L’acte final de George est peut-être la question la plus radicale : tuer par amour pour préserver un être de la brutalité d’un monde qui n’a pas de place pour lui — est-ce un crime ou un acte de compassion ? Le roman ne tranche pas. Il laisse la question ouverte, insupportable.

Interprétations et lectures critiques

  • Edmund Wilson (1940) : analyse Steinbeck comme le grand romancier du « groupe humain » — sa capacité à montrer les dynamiques collectives plutôt que les individualités
  • Peter Lisca, The Wide World of John Steinbeck (1958) : étude fondatrice qui établit la cohérence de l’œuvre de Steinbeck et la portée universelle du roman
  • Louis Owens : lecture écologique et environnementale — le paysage californien comme personnage à part entière
  • Susan Shillinglaw (biographe officielle) : insiste sur l’ancrage autobiographique et journalistique de l’œuvre
  • Lectures féministes : dénoncent l’invisibilisation de la femme de Curley — personnage sans nom. La critique contemporaine y voit une œuvre ambivalente : Steinbeck montre la misère de la condition féminine tout en reproduisant certains de ses stéréotypes
  • Lectures postcoloniales : le traitement de Crooks a été questionné — Steinbeck lui donne une profondeur réelle mais le maintient dans une position de victime sans agentivité

Comparaisons avec d’autres œuvres

  • L’Étranger de Camus (1942) : même économie de style, même fatalité — mais Meursault est indifférent là où George est accablé par la responsabilité
  • À l’est d’Eden de Steinbeck (1952) : même territoire californien, même questionnement sur le bien et le mal — à l’échelle d’une saga familiale
  • Les Raisins de la colère de Steinbeck (1939) : l’autre face de la même réalité — la famille Joad comme collectif là où George et Lennie forment un duo solitaire
  • La Condition humaine de Malraux (1933) : même question de la fraternité comme seule réponse à l’absurde
  • Le Vieil Homme et la mer de Hemingway (1952) : même sobriété stylistique, même solitude du protagoniste face au destin

🌍 Réception et postérité

Critique de l’époque vs regard contemporain

En 1937, l’accueil critique est quasi unanimement élogieux. Le roman entre immédiatement dans le canon de la littérature américaine. Sa sélection par le Book-of-the-Month Club lui assure dès sa sortie une diffusion massive. La pièce de théâtre reçoit le New York Drama Critics’ Circle Award.

Aujourd’hui, Des souris et des hommes figure dans la liste des œuvres les plus lues et les plus enseignées aux États-Unis, mais aussi parmi les plus censurées : régulièrement retiré des programmes scolaires pour son langage argotique, ses représentations raciales et ses références à la sexualité. Cette tension entre reconnaissance canonique et censure récurrente dit quelque chose d’essentiel sur l’Amérique que Steinbeck décrit. En France, le roman a figuré plusieurs fois au programme du bac de français.

Prix et distinctions

L’adaptation théâtrale remporte le New York Drama Critics’ Circle Award en 1938. Plus décisive est l’influence de l’ensemble de l’œuvre de Steinbeck sur le Prix Nobel de Littérature 1962, décerné « pour ses écrits réalistes et imaginatifs, alliant humour compatissant et perception sociale aiguë ». Le comité Nobel cite explicitement Des souris et des hommes et Les Raisins de la colère comme œuvres fondatrices.

Adaptations

Théâtre

  • Pièce créée en novembre 1937 à Broadway, mise en scène par George S. Kaufman — triomphe immédiat, New York Drama Critics’ Circle Award
  • Reprise à Broadway en 1974 et en 2014 (avec James Franco dans le rôle de George et Chris O’Dowd dans celui de Lennie)
  • Innombrables productions régionales, universitaires et internationales, dont de nombreuses adaptations en France

Cinéma

  • Des souris et des hommes de Lewis Milestone (1939), avec Burgess Meredith (George) et Lon Chaney Jr. (Lennie) — considérée comme l’une des meilleures adaptations
  • Des souris et des hommes de Gary Sinise (1992), avec Gary Sinise (George) et John Malkovich (Lennie) — adaptation saluée pour la sensibilité de son interprétation

Opéra

Of Mice and Men, opéra de Carlisle Floyd, créé en janvier 1970 — considéré comme un classique du répertoire américain contemporain.

Musique et littérature

Bruce Springsteen, dont l’œuvre explore la même Amérique ouvrière et blessée, cite régulièrement Steinbeck parmi ses influences majeures. Bob Dylan, prix Nobel de Littérature 2016, a rendu hommage à Steinbeck dans plusieurs entretiens. L’influence du roman sur la littérature américaine du XXͤ siècle est immense : la novella comme genre de pleine dignité littéraire, les ouvriers comme sujets dignes de la grande fiction.

Citations célèbres

« Des types comme nous, qui travaillent dans les ranches, sont les plus solitaires au monde […] Nous, c’est pas pareil. On a un avenir. » — George Milton
« Parle-moi des lapins, George. » — Lennie Small — leitmotiv du roman
« Un type devient fou s’il n’a personne. Peu importe qui c’est, pourvu qu’il soit avec toi. » — Crooks
« Now what the hell ya suppose is eatin’ them two guys? » — Carlson, dernière réplique du roman

🎲 Anecdotes et faits peu connus

  • Le chien de Steinbeck, Toby, a mâché et partiellement détruit le premier manuscrit. Steinbeck a réécrit l’ensemble en moins de deux mois.
  • Steinbeck a rencontré le vrai « Lennie » — un ouvrier agricole d’une force prodigieuse et d’une intelligence limitée — lors de ses années de travail dans les ranches californiens. Il avait tué un contremaître et avait été interné.
  • Le titre est une citation directe du poème To a Mouse (1785) du poète écossais Robert Burns : « The best-laid schemes o’ mice an’ men / Gang aft agley ».
  • La pièce de théâtre adaptée du roman a été créée la même année que le roman — Steinbeck avait conçu l’œuvre dès le départ comme un texte hybride roman-théâtre (play-novelette).
  • Des souris et des hommes est l’un des livres les plus bannis des bibliothèques scolaires américaines, régulièrement attaqué pour son langage et ses représentations — tout en figurant parmi les œuvres les plus enseignées au lycée.
  • La ville de Soledad (« solitude » en espagnol), mentionnée dans l’incipit, n’a pas été choisie au hasard : Steinbeck en fait résonner le nom comme un leitmotiv thématique.
  • Gary Sinise et John Malkovich ont d’abord monté une version théâtrale à Chicago avant d’adapter le roman au cinéma en 1992 — une collaboration artistique d’une cohérence rare.
  • Le roman a été traduit dans plus de 30 langues et s’est vendu à plusieurs dizaines de millions d’exemplaires dans le monde.
  • John Steinbeck a remporté le Prix Nobel en 1962, mais sa nomination avait été controversée au sein du comité Nobel lui-même, certains membres estimant que son meilleur travail était derrière lui. Il est mort six ans plus tard, en 1968.

🎯 Quiz — Connaissez-vous Des souris et des hommes ?

Of Mice and Men
D’un vers du poème To a Mouse de Robert Burns (1785) : « The best-laid schemes o’ mice an’ men / Gang aft agley » — les meilleurs projets des souris et des hommes tournent souvent mal.
George Milton et Lennie Small.
Des lapins — symbole du rêve innocent et inaccessible tout au long du roman.
Crooks est le palefrenier noir du ranch, ségrégué racialement et contraint de vivre seul dans la sellerie, à l’écart des autres ouvriers.
« Now what the hell ya suppose is eatin’ them two guys? » — prononcée par Carlson, le personnage le moins sensible du roman, dont l’incompréhension totale face au deuil de George constitue la sentence morale de l’œuvre.
Le chien de Steinbeck, un setter irlandais nommé Toby, en a mâché une grande partie. Steinbeck a réécrit l’ensemble en moins de deux mois.

Questions de réflexion et sujets de dissertation

  • En quoi la relation George-Lennie transcende-t-elle la simple amitié pour devenir une question morale ?
  • Le dénouement est-il un acte d’amour ou un abandon ?
  • Comment Steinbeck représente-t-il la marginalisation dans le roman — par la race, le genre, le handicap, la vieillesse ?
  • En quoi la femme de Curley est-elle elle aussi une victime du système ?
  • Quel rôle la nature joue-t-elle dans la structure et la signification du roman ?
  • Peut-on lire Des souris et des hommes comme une critique du capitalisme américain ?
  • Comparez le rêve de George et Lennie avec la notion de American Dream dans la culture américaine.

📚 Glossaire

Terme argotique américain désignant les travailleurs migrants itinérants, qui transportent leurs maigres affaires dans un baluchon (bindle). George et Lennie en sont le type parfait.
Crise économique mondiale déclenchée par le krach boursier d’octobre 1929, qui provoque aux États-Unis un chômage de masse, des faillites en cascade et la paupérisation de millions de personnes.
Zone géographique du centre des États-Unis (Oklahoma, Texas, Kansas) frappée par une sécheresse catastrophique dans les années 1930, contraignant des centaines de milliers de familles à l’exode vers la Californie.
Roman court, entre la nouvelle et le roman, caractérisé par une action concentrée, peu de personnages et une structure resserrée. Des souris et des hommes en est un exemple canonique.
Courant littéraire qui représente la réalité des classes ouvrières et populaires avec un souci de vérité documentaire et une intention critique envers les inégalités sociales.
Système légal ou coutumier de séparation des individus selon leur race, en vigueur dans de nombreux États américains jusqu’aux années 1960. Crooks en est la victime directe dans le roman.
Genre dramatique de l’Antiquité grecque dans lequel le héros est conduit vers une fin inéluctable par le destin ou ses propres failles. Des souris et des hommes en emprunte la structure et la logique.
Idéologie selon laquelle tout individu peut, par le travail et la volonté, s’élever socialement et accéder à la propriété et à la liberté. Le roman en démontre l’inaccessibilité pour les plus fragiles.
Genre hybride inventé par Steinbeck pour Des souris et des hommes : un roman court conçu dès l’origine pour être adapté au théâtre sans réécriture majeure. Les dialogues, la structure en scènes et les décors limités reflètent cette double ambition.

⏳ Chronologie

1902

Naissance de John Steinbeck à Salinas, Californie

1919–1925

Études irrégulières à l’université Stanford ; travaux agricoles dans les ranches californiens — rencontre avec le modèle réel de Lennie

1929

Krach boursier — début de la Grande Dépression américaine

1935

Tortilla Flat — premier succès commercial de Steinbeck

1936

Rédaction de Des souris et des hommes ; le chien Toby détruit une partie du manuscrit ; réécriture intégrale en deux mois

6 fév. 1937

Publication de Des souris et des hommes chez Covici Friede — sélection Book-of-the-Month Club — best-seller immédiat

Nov. 1937

Création de la pièce à Broadway (mise en scène George S. Kaufman) — New York Drama Critics’ Circle Award

1939

Les Raisins de la colère — Prix Pulitzer ; Steinbeck au sommet de sa carrière. Adaptation cinématographique par Lewis Milestone (Burgess Meredith / Lon Chaney Jr.)

1962

Prix Nobel de Littérature décerné à John Steinbeck — Des souris et des hommes cité parmi les œuvres fondatrices

1968

Mort de John Steinbeck à New York (20 décembre)

1970

Création de l’opéra Of Mice and Men de Carlisle Floyd — classique du répertoire américain contemporain

1992

Adaptation cinématographique par Gary Sinise, avec John Malkovich (Lennie) — saluée pour la sensibilité de son interprétation

2014

Reprise à Broadway avec James Franco (George) et Chris O’Dowd (Lennie)

📖 Bibliographie et pour aller plus loin

Œuvres de Steinbeck à lire en parallèle

En un combat douteux (1936) Gallimard — grève des ouvriers agricoles, premier volet de la trilogie du travail
Les Raisins de la colère (1939) Gallimard — Prix Pulitzer — l’exode des Okies, l’autre face de la même Amérique blessée
À l’est d’Eden (1952) Gallimard — même territoire californien, saga familiale
La Perle (1947) Gallimard — un autre conte moral sur le rêve et sa destruction
Cannery Row (1945) Gallimard — la même Californie, un regard plus doux

Études critiques

Peter Lisca The Wide World of John Steinbeck (1958) — étude fondatrice
Edmund Wilson The Boys in the Back Room (1941)
Susan Shillinglaw On Reading Of Mice and Men (2014)
Jay Parini John Steinbeck: A Biography (1994)

Œuvres connexes à découvrir

Ernest Hemingway — Le Vieil Homme et la mer (1952) Même sobriété, même solitude, même dignité des vaincus
Harper Lee — Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (1960) Justice, race et innocence dans l’Amérique profonde
Ken Kesey — Vol au-dessus d’un nid de coucou (1962) Le traitement des « inadaptés » par la société
Cormac McCarthy — La Route (2006) Même lien de protection absolue dans un monde hostile
William Faulkner — Le Bruit et la Fureur (1929) Une autre Amérique du Sud, une autre marginalité

Article rédigé pour Le Déca Littéraire · Sources : Gallimard, Wikipédia, SparkNotes, LitCharts, NobelPrize.org, History.com