Madame Bovary de Gustave Flaubert — résumé, analyse et bovarysme
Madame Bovary
Premier roman publié par Gustave Flaubert, Madame Bovary raconte l’ennui et les illusions romanesques d’une épouse de médecin de campagne normande. Procès pour outrage aux bonnes mœurs, style indirect libre inédit, naissance du « bovarysme » : ce roman sur rien a changé la littérature française.
🗂️ Informations factuelles
| Titre | Madame Bovary. Mœurs de province |
|---|---|
| Auteur | Gustave Flaubert (1821-1880), né et mort à Rouen |
| Rédaction | 19 septembre 1851 – printemps 1856 (environ 56 mois), à Croisset |
| Publication | En feuilleton dans La Revue de Paris (1er octobre – 15 décembre 1856) ; en deux volumes chez Michel Lévy frères, mi-avril 1857 |
| Pays / langue | France (Second Empire) · langue française |
| Genre | Roman réaliste, roman de mœurs |
| Courant | Réalisme |
| Structure | 3 parties, environ 35 chapitres, 468 pages (édition originale) |
| Narrateur | Narrateur omniscient à la troisième personne ; usage fondateur du style indirect libre |
| Cadre | Normandie : Tostes, Yonville-l’Abbaye (fictif, inspiré de Ry) et Rouen, vers 1830-1846 |
| Dédicace | À Marie-Antoine-Jules Sénard, avocat de Flaubert lors du procès de 1857 |
📜 Contexte
Contexte historique et social
Sous le Second Empire, la censure impériale surveille étroitement la presse et les mœurs. La bourgeoisie de province, la médecine encore balbutiante (Charles n’est qu’« officier de santé », grade inférieur à celui de docteur) et le poids de l’Église sur l’éducation des filles forment le terreau exact dans lequel Flaubert plante son intrigue : une petite ville normande où l’ennui, la religion de façade et l’argent gouvernent les destinées.
Contexte biographique
En 1851, Flaubert a trente ans. Il revient d’un long voyage en Orient effectué avec son ami Maxime Du Camp, et vient de renoncer à publier La Tentation de saint Antoine, jugée trop lyrique par ses amis Louis Bouilhet et Du Camp. Ceux-ci lui conseillent un sujet à l’opposé : une histoire banale, contemporaine, normande.
Genèse du roman
Bouilhet suggère le fait divers de Delphine Delamare, jeune femme du village de Ry mariée à un officier de santé ancien élève du père de Flaubert, morte en 1848 après des dettes et des liaisons adultères. Flaubert y mêle des détails empruntés à la vie de Louise Pradier, épouse du sculpteur James Pradier. Le sous-titre Mœurs de province rend hommage à Balzac et à sa Comédie humaine, qui avait déjà abordé un sujet voisin dans La Femme de trente ans.
Flaubert commence la rédaction le 19 septembre 1851 à Croisset et l’achève au printemps 1856 — en mars selon le Centre Gustave Flaubert de l’université de Rouen, en avril selon la BnF. Cinq années d’un travail acharné, vérifié phrase par phrase à voix haute selon la méthode du « gueuloir » : « La phrase est bien lente à venir », écrit-il à Louise Colet en novembre 1851.
Publication et accueil initial
Le texte paraît en six livraisons dans La Revue de Paris à partir du 1er octobre 1856. Le gouvernement impose des coupures (la scène du fiacre notamment), ce qui pousse Flaubert à faire publier une note de protestation le 16 décembre — geste qui attire l’attention du parquet. Flaubert, le gérant de la revue Léon Laurent-Pichat et l’imprimeur Pillet sont jugés le 29 janvier 1857 pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». Défendu par Sénard, Flaubert est acquitté le 7 février, avec un blâme sévère. Publié en volume à la mi-avril 1857, le roman est un succès immédiat : les 6 750 exemplaires du premier tirage sont épuisés en deux mois.
Place dans l’œuvre de l’auteur
Premier roman publié par Flaubert, Madame Bovary fonde son exigence stylistique et son ambition de neutralité narrative, prolongées ensuite dans L’Éducation sentimentale puis dans Salammbô et Bouvard et Pécuchet.
📖 Contenu
Résumé bref
Emma Rouault, fille de fermier élevée au couvent, épouse le médecin de campagne Charles Bovary en espérant échapper à sa condition. Déçue par la médiocrité conjugale, elle s’enivre de rêves romantiques, se ruine en toilettes et en dettes, et se donne successivement à Rodolphe Boulanger puis à Léon Dupuis. Acculée par ses créanciers et abandonnée par ses amants, elle s’empoisonne à l’arsenic. Charles meurt de chagrin peu après.
Résumé détaillé
Première partie. Charles Bovary soigne le père d’Emma et l’épouse après son veuvage. Installés à Tostes, l’ennui gagne vite Emma : un bal chez le marquis d’Andervilliers lui révèle un monde de luxe inaccessible. Le couple déménage à Yonville-l’Abbaye.
Deuxième partie. Emma rencontre le clerc de notaire Léon Dupuis, dont elle refuse d’abord les avances, puis le riche hobereau Rodolphe Boulanger, qui devient son premier amant lors d’une promenade à cheval. La scène des comices agricoles entremêle, avec une ironie célèbre, les déclarations de Rodolphe et les discours officiels. Emma projette de fuir avec Rodolphe, qui se dérobe la nuit du départ par une lettre de rupture — Emma en fait une fièvre cérébrale.
Troisième partie. Rétablie, Emma retrouve Léon à Rouen : leur liaison devient hebdomadaire, sous couvert de « leçons de piano ». Ruinée par le marchand Lheureux, harcelée par ses créanciers, abandonnée par ses deux amants, Emma avale de l’arsenic dans la pharmacie d’Homais. Elle meurt dans une agonie longue et clinique. Charles, découvrant après coup les lettres de ses amants, se laisse mourir. Leur fille Berthe est envoyée travailler en filature ; le pharmacien Homais reçoit la croix d’honneur.
👤 Personnages
🔍 Analyse
Thèmes majeurs
Le bovarysme — terme forgé en 1892 par le philosophe Jules de Gaultier : la tendance à se concevoir autre qu’on n’est, à vivre sa vie sur le modèle des romans lus plutôt que sur la réalité. L’ennui provincial et la médiocrité conjugale poussent Emma vers l’adultère comme seule échappatoire imaginable. L’argent et l’endettement, incarnés par le marchand Lheureux, referment lentement le piège qui la conduit au suicide. Enfin, Flaubert mène une critique en règle du romantisme : les rêveries livresques d’Emma, loin de l’élever, la précipitent dans le grotesque puis dans la mort.
Analyse stylistique
Flaubert revendique une impersonnalité narrative radicale : le romancier ne doit jamais transparaître dans son texte. Il généralise pour cela le style indirect libre, qui fait entendre la pensée des personnages sans jamais l’annoncer par un verbe déclaratif, brouillant la frontière entre narrateur et personnage. La scène des comices agricoles est l’exemple le plus célèbre de ce procédé : les mots d’amour de Rodolphe se télescopent avec les discours officiels sur l’agriculture, dans un montage ironique saisissant. Flaubert résumait son ambition dans une formule fameuse : vouloir écrire « un livre sur rien », tenu seulement par la force de son style.
Symbolique et motifs récurrents
Les fenêtres et les horizons reviennent sans cesse comme figures du désir d’évasion d’Emma. Les objets de mode et de luxe (rideaux, châles, papeterie) matérialisent une passion pour le décor de l’amour plus que pour l’amour lui-même. L’arsenic, enfin, boucle le roman dans une agonie clinique qui refuse tout pathos romantique — dernier geste de l’ironie flaubertienne.
Portée philosophique
En dépeignant une héroïne dévorée par des rêves inadaptés au réel, Flaubert interroge le pouvoir et le danger de la fiction elle-même : Emma est une sorte de Don Quichotte féminin et moderne, victime de ses lectures. Le roman ne condamne ni n’absout : il observe, avec une neutralité qui a scandalisé autant qu’elle a fasciné.
Interprétations critiques
Dès 1857, Baudelaire salue dans L’Artiste le courage et l’étrangeté du roman, reconnaissant une parenté secrète avec Emma. Zola, dans Les Romanciers naturalistes (1881), y voit l’acte fondateur du roman moderne : « quand Madame Bovary parut, il y eut toute une révolution littéraire ». Maupassant, lui, nuance : lire attentivement le roman, dit-il, c’est comprendre qu’il est bien autre chose qu’un simple constat réaliste. Le philosophe Jules de Gaultier en fera la matrice d’une théorie psychologique généralisée sous le nom de bovarysme.
Comparaisons avec d’autres œuvres
Le Rouge et le Noir de Stendhal (1830) partage avec Madame Bovary l’étude d’une ambition sociale brisée par les codes provinciaux. La Femme de trente ans de Balzac (1831) avait déjà exploré, sans scandale, un sujet voisin. L’Assommoir d’Émile Zola (1877) prolongera, dans un registre plus social, l’observation clinique inaugurée par Flaubert. Enfin, L’Éducation sentimentale, du même Flaubert, reprendra le motif de l’illusion romanesque déçue, transposé au masculin.
🌍 Réception et postérité
Critique de l’époque et regard contemporain
Le procès de janvier-février 1857 fait davantage pour la notoriété du roman que la critique littéraire elle-même : la Revue de Paris l’avait publié presque dans l’indifférence. Après l’acquittement, les articles abondent, partagés entre scandale et admiration pour la nouveauté formelle. Aujourd’hui, Madame Bovary est unanimement considéré comme l’un des romans fondateurs du réalisme et l’un des sommets de la prose française, étudié pour son style autant que pour son sujet.
Prix et distinctions
Le roman ne reçoit aucun prix à sa sortie — la notion de grand prix littéraire n’existe pas encore sous cette forme —, mais l’Église catholique l’inscrit à l’Index par un décret du 20 juin 1864, consécration paradoxale de son pouvoir de scandale.
Adaptations
Cinéma : Jean Renoir (1933, avec Valentine Tessier) ; Vincente Minnelli (1949, avec Jennifer Jones, sous la pression du code Hays) ; Claude Chabrol (1991, avec Isabelle Huppert, tourné à Lyons-la-Forêt, nommé aux Oscars pour ses costumes) ; Sophie Barthes (2014, avec Mia Wasikowska).
Variations : Gemma Bovery d’Anne Fontaine (2014), transposition contemporaine d’après la bande dessinée de Posy Simmonds (1999) ; le téléfilm Emma Bovary de Didier Bivel (France 2, 2021), qui entrelace le procès et le roman.
Opéra : Madame Bovary d’Emmanuel Bondeville (Opéra-Comique, 1951).
🎲 Pour aller plus loin
Anecdotes
Le saviez-vous ?
Le premier tirage de 6 750 exemplaires est épuisé en deux mois ; 29 150 exemplaires sont vendus en cinq ans.
L’Église catholique inscrit le roman à l’Index en 1864, sept ans après sa publication.
Flaubert refusait d’abord toute illustration représentant Emma, pour laisser le lecteur libre de l’imaginer.
L’incipit du roman — la scène de classe de Charles enfant — a été rédigé en dernier, juste avant publication.
Quiz
Questions de dissertation
En quoi la scène des comices agricoles illustre-t-elle le style indirect libre flaubertien ?
Le bovarysme d’Emma est-il une pathologie individuelle ou une critique sociale ?
Peut-on lire Madame Bovary comme un roman moral, malgré la neutralité affichée du narrateur ?
Comment l’argent structure-t-il la chute d’Emma autant que ses passions amoureuses ?
Glossaire
| Bovarysme | Tendance à se rêver autre qu’on n’est, à vivre sa vie sur le modèle des fictions lues plutôt que sur le réel (Jules de Gaultier, 1892). |
|---|---|
| Style indirect libre | Procédé narratif qui restitue la pensée d’un personnage sans marqueur de discours rapporté, brouillant narrateur et personnage. |
| Officier de santé | Sous le XIXe siècle, praticien médical de second rang, formé plus brièvement qu’un docteur en médecine. |
| Outrage aux bonnes mœurs | Délit de presse visé par la loi de 1819, invoqué lors du procès de 1857 contre Flaubert. |
Chronologie
| 1851 | Flaubert commence la rédaction le 19 septembre, à Croisset |
|---|---|
| 1856 | Achèvement du roman ; publication en feuilleton dans La Revue de Paris (octobre-décembre) |
| 29 janv. – 7 févr. 1857 | Procès pour outrage aux bonnes mœurs ; acquittement de Flaubert |
| Avril 1857 | Publication en deux volumes chez Michel Lévy frères |
| 1864 | Le roman est inscrit à l’Index par l’Église catholique |
| 1892 | Jules de Gaultier publie Le Bovarysme |
| 1933 / 1949 / 1991 / 2014 | Adaptations cinématographiques de Renoir, Minnelli, Chabrol et Barthes |
Bibliographie et sources
BnF Essentiels — « Madame Bovary » ; Centre Gustave Flaubert, Université de Rouen Normandie ; Larousse, Encyclopédie ; Wikipédia FR ; FranceArchives, « Le procès de Madame Bovary » ; CNC, « Cinq visages de Madame Bovary ».
Œuvres connexes à découvrir
L’Éducation sentimentale · Le Rouge et le Noir · L’Assommoir · Bel-Ami
