19ème siècle, Oeuvres, Roman · octobre 17, 2026

Madame Bovary de Gustave Flaubert — résumé, analyse et bovarysme

Illustration façon gravure ancienne d'Emma Bovary songeuse à sa fenêtre, décor bourgeois normand du Second Empire, 1857.
Madame Bovary — Gustave Flaubert (1857) | Le Déca Littéraire
1857

Madame Bovary

Gustave Flaubert — Mœurs de province

Premier roman publié par Gustave Flaubert, Madame Bovary raconte l’ennui et les illusions romanesques d’une épouse de médecin de campagne normande. Procès pour outrage aux bonnes mœurs, style indirect libre inédit, naissance du « bovarysme » : ce roman sur rien a changé la littérature française.

🗂️ Informations factuelles

TitreMadame Bovary. Mœurs de province
AuteurGustave Flaubert (1821-1880), né et mort à Rouen
Rédaction19 septembre 1851 – printemps 1856 (environ 56 mois), à Croisset
PublicationEn feuilleton dans La Revue de Paris (1er octobre – 15 décembre 1856) ; en deux volumes chez Michel Lévy frères, mi-avril 1857
Pays / langueFrance (Second Empire) · langue française
GenreRoman réaliste, roman de mœurs
CourantRéalisme
Structure3 parties, environ 35 chapitres, 468 pages (édition originale)
NarrateurNarrateur omniscient à la troisième personne ; usage fondateur du style indirect libre
CadreNormandie : Tostes, Yonville-l’Abbaye (fictif, inspiré de Ry) et Rouen, vers 1830-1846
DédicaceÀ Marie-Antoine-Jules Sénard, avocat de Flaubert lors du procès de 1857

📜 Contexte

Contexte historique et social

Sous le Second Empire, la censure impériale surveille étroitement la presse et les mœurs. La bourgeoisie de province, la médecine encore balbutiante (Charles n’est qu’« officier de santé », grade inférieur à celui de docteur) et le poids de l’Église sur l’éducation des filles forment le terreau exact dans lequel Flaubert plante son intrigue : une petite ville normande où l’ennui, la religion de façade et l’argent gouvernent les destinées.

Contexte biographique

En 1851, Flaubert a trente ans. Il revient d’un long voyage en Orient effectué avec son ami Maxime Du Camp, et vient de renoncer à publier La Tentation de saint Antoine, jugée trop lyrique par ses amis Louis Bouilhet et Du Camp. Ceux-ci lui conseillent un sujet à l’opposé : une histoire banale, contemporaine, normande.

Genèse du roman

Bouilhet suggère le fait divers de Delphine Delamare, jeune femme du village de Ry mariée à un officier de santé ancien élève du père de Flaubert, morte en 1848 après des dettes et des liaisons adultères. Flaubert y mêle des détails empruntés à la vie de Louise Pradier, épouse du sculpteur James Pradier. Le sous-titre Mœurs de province rend hommage à Balzac et à sa Comédie humaine, qui avait déjà abordé un sujet voisin dans La Femme de trente ans.

Flaubert commence la rédaction le 19 septembre 1851 à Croisset et l’achève au printemps 1856 — en mars selon le Centre Gustave Flaubert de l’université de Rouen, en avril selon la BnF. Cinq années d’un travail acharné, vérifié phrase par phrase à voix haute selon la méthode du « gueuloir » : « La phrase est bien lente à venir », écrit-il à Louise Colet en novembre 1851.

Publication et accueil initial

Le texte paraît en six livraisons dans La Revue de Paris à partir du 1er octobre 1856. Le gouvernement impose des coupures (la scène du fiacre notamment), ce qui pousse Flaubert à faire publier une note de protestation le 16 décembre — geste qui attire l’attention du parquet. Flaubert, le gérant de la revue Léon Laurent-Pichat et l’imprimeur Pillet sont jugés le 29 janvier 1857 pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». Défendu par Sénard, Flaubert est acquitté le 7 février, avec un blâme sévère. Publié en volume à la mi-avril 1857, le roman est un succès immédiat : les 6 750 exemplaires du premier tirage sont épuisés en deux mois.

Place dans l’œuvre de l’auteur

Premier roman publié par Flaubert, Madame Bovary fonde son exigence stylistique et son ambition de neutralité narrative, prolongées ensuite dans L’Éducation sentimentale puis dans Salammbô et Bouvard et Pécuchet.

📖 Contenu

Résumé bref

Emma Rouault, fille de fermier élevée au couvent, épouse le médecin de campagne Charles Bovary en espérant échapper à sa condition. Déçue par la médiocrité conjugale, elle s’enivre de rêves romantiques, se ruine en toilettes et en dettes, et se donne successivement à Rodolphe Boulanger puis à Léon Dupuis. Acculée par ses créanciers et abandonnée par ses amants, elle s’empoisonne à l’arsenic. Charles meurt de chagrin peu après.

Résumé détaillé

Première partie. Charles Bovary soigne le père d’Emma et l’épouse après son veuvage. Installés à Tostes, l’ennui gagne vite Emma : un bal chez le marquis d’Andervilliers lui révèle un monde de luxe inaccessible. Le couple déménage à Yonville-l’Abbaye.

Deuxième partie. Emma rencontre le clerc de notaire Léon Dupuis, dont elle refuse d’abord les avances, puis le riche hobereau Rodolphe Boulanger, qui devient son premier amant lors d’une promenade à cheval. La scène des comices agricoles entremêle, avec une ironie célèbre, les déclarations de Rodolphe et les discours officiels. Emma projette de fuir avec Rodolphe, qui se dérobe la nuit du départ par une lettre de rupture — Emma en fait une fièvre cérébrale.

Troisième partie. Rétablie, Emma retrouve Léon à Rouen : leur liaison devient hebdomadaire, sous couvert de « leçons de piano ». Ruinée par le marchand Lheureux, harcelée par ses créanciers, abandonnée par ses deux amants, Emma avale de l’arsenic dans la pharmacie d’Homais. Elle meurt dans une agonie longue et clinique. Charles, découvrant après coup les lettres de ses amants, se laisse mourir. Leur fille Berthe est envoyée travailler en filature ; le pharmacien Homais reçoit la croix d’honneur.

Incipit : « Nous étions à l’étude, quand le proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. »
Excipit : le roman se referme sur le pharmacien Homais qui vient d’obtenir la croix d’honneur — dernière touche d’ironie sur un monde où la médiocrité triomphe et où le souvenir d’Emma s’efface déjà.

👤 Personnages

Emma Bovary — héroïne éponyme, née Rouault. Son insatisfaction chronique et son incapacité à distinguer le rêve romanesque de la réalité en font l’archétype du « bovarysme ».
Charles Bovary — mari d’Emma, officier de santé médiocre mais sincèrement amoureux, incapable de combler ni de comprendre les aspirations de sa femme.
Rodolphe Boulanger — riche propriétaire du château de la Huchette, premier amant d’Emma, séducteur cynique qui l’abandonne au moment décisif.
Léon Dupuis — clerc de notaire, second amant d’Emma, plus faible et plus timide que Rodolphe ; leur liaison s’use dans la routine.
Monsieur Homais — pharmacien d’Yonville, incarnation grotesque du scientisme et de l’arrivisme bourgeois ; il obtient la croix d’honneur à la fin du roman.
M. Lheureux — marchand et usurier d’Yonville, principal artisan de l’endettement puis de la ruine d’Emma.
L’abbé Bournisien — curé d’Yonville, dont la religion routinière échoue à répondre aux tourments réels d’Emma.
Berthe — fille d’Emma et Charles, délaissée par sa mère, envoyée après leur mort travailler dans une filature.

🔍 Analyse

Thèmes majeurs

Le bovarysme — terme forgé en 1892 par le philosophe Jules de Gaultier : la tendance à se concevoir autre qu’on n’est, à vivre sa vie sur le modèle des romans lus plutôt que sur la réalité. L’ennui provincial et la médiocrité conjugale poussent Emma vers l’adultère comme seule échappatoire imaginable. L’argent et l’endettement, incarnés par le marchand Lheureux, referment lentement le piège qui la conduit au suicide. Enfin, Flaubert mène une critique en règle du romantisme : les rêveries livresques d’Emma, loin de l’élever, la précipitent dans le grotesque puis dans la mort.

Analyse stylistique

Flaubert revendique une impersonnalité narrative radicale : le romancier ne doit jamais transparaître dans son texte. Il généralise pour cela le style indirect libre, qui fait entendre la pensée des personnages sans jamais l’annoncer par un verbe déclaratif, brouillant la frontière entre narrateur et personnage. La scène des comices agricoles est l’exemple le plus célèbre de ce procédé : les mots d’amour de Rodolphe se télescopent avec les discours officiels sur l’agriculture, dans un montage ironique saisissant. Flaubert résumait son ambition dans une formule fameuse : vouloir écrire « un livre sur rien », tenu seulement par la force de son style.

Symbolique et motifs récurrents

Les fenêtres et les horizons reviennent sans cesse comme figures du désir d’évasion d’Emma. Les objets de mode et de luxe (rideaux, châles, papeterie) matérialisent une passion pour le décor de l’amour plus que pour l’amour lui-même. L’arsenic, enfin, boucle le roman dans une agonie clinique qui refuse tout pathos romantique — dernier geste de l’ironie flaubertienne.

Portée philosophique

En dépeignant une héroïne dévorée par des rêves inadaptés au réel, Flaubert interroge le pouvoir et le danger de la fiction elle-même : Emma est une sorte de Don Quichotte féminin et moderne, victime de ses lectures. Le roman ne condamne ni n’absout : il observe, avec une neutralité qui a scandalisé autant qu’elle a fasciné.

Interprétations critiques

Dès 1857, Baudelaire salue dans L’Artiste le courage et l’étrangeté du roman, reconnaissant une parenté secrète avec Emma. Zola, dans Les Romanciers naturalistes (1881), y voit l’acte fondateur du roman moderne : « quand Madame Bovary parut, il y eut toute une révolution littéraire ». Maupassant, lui, nuance : lire attentivement le roman, dit-il, c’est comprendre qu’il est bien autre chose qu’un simple constat réaliste. Le philosophe Jules de Gaultier en fera la matrice d’une théorie psychologique généralisée sous le nom de bovarysme.

Comparaisons avec d’autres œuvres

Le Rouge et le Noir de Stendhal (1830) partage avec Madame Bovary l’étude d’une ambition sociale brisée par les codes provinciaux. La Femme de trente ans de Balzac (1831) avait déjà exploré, sans scandale, un sujet voisin. L’Assommoir d’Émile Zola (1877) prolongera, dans un registre plus social, l’observation clinique inaugurée par Flaubert. Enfin, L’Éducation sentimentale, du même Flaubert, reprendra le motif de l’illusion romanesque déçue, transposé au masculin.

L’amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations.

🌍 Réception et postérité

Critique de l’époque et regard contemporain

Le procès de janvier-février 1857 fait davantage pour la notoriété du roman que la critique littéraire elle-même : la Revue de Paris l’avait publié presque dans l’indifférence. Après l’acquittement, les articles abondent, partagés entre scandale et admiration pour la nouveauté formelle. Aujourd’hui, Madame Bovary est unanimement considéré comme l’un des romans fondateurs du réalisme et l’un des sommets de la prose française, étudié pour son style autant que pour son sujet.

Prix et distinctions

Le roman ne reçoit aucun prix à sa sortie — la notion de grand prix littéraire n’existe pas encore sous cette forme —, mais l’Église catholique l’inscrit à l’Index par un décret du 20 juin 1864, consécration paradoxale de son pouvoir de scandale.

Adaptations

Cinéma : Jean Renoir (1933, avec Valentine Tessier) ; Vincente Minnelli (1949, avec Jennifer Jones, sous la pression du code Hays) ; Claude Chabrol (1991, avec Isabelle Huppert, tourné à Lyons-la-Forêt, nommé aux Oscars pour ses costumes) ; Sophie Barthes (2014, avec Mia Wasikowska).
Variations : Gemma Bovery d’Anne Fontaine (2014), transposition contemporaine d’après la bande dessinée de Posy Simmonds (1999) ; le téléfilm Emma Bovary de Didier Bivel (France 2, 2021), qui entrelace le procès et le roman.
Opéra : Madame Bovary d’Emmanuel Bondeville (Opéra-Comique, 1951).

« Quand Madame Bovary parut, il y eut toute une révolution littéraire. » — Émile Zola, Les Romanciers naturalistes, 1881
« L’amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations. »
« La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue. »
« Ma pauvre Bovary, sans doute, souffre et pleure dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même. » — G. Flaubert, lettre à Louise Colet, 14 août 1853

🎲 Pour aller plus loin

Anecdotes

💊 L’indigestion bien réelle de Flaubert+
En écrivant la scène d’empoisonnement d’Emma, Flaubert affirmait avoir eu si intensément le goût de l’arsenic en bouche qu’il en vomit son dîner — deux indigestions bien réelles, disait-il, en novembre 1868.
🗣️ « Madame Bovary, c’est moi » : une phrase apocryphe+
Cette citation, universellement attribuée à Flaubert, n’apparaît dans aucun de ses écrits. Elle provient d’une confidence tardive rapportée par le biographe René Descharmes, via la romancière rouennaise Amélie Bosquet.
⚖️ Même tribunal, même année pour Baudelaire+
La 6e chambre correctionnelle de la Seine, qui acquitte Flaubert en février 1857, condamnera quelques mois plus tard Baudelaire pour Les Fleurs du mal — même chef d’accusation, verdicts opposés.
📜 Quatre mille pages de brouillons+
Les manuscrits de travail de Madame Bovary, conservés à la bibliothèque municipale de Rouen, comptent plusieurs milliers de feuillets de ratures et de reprises — témoins de l’obsession stylistique de Flaubert.
🏥 Un modèle réel, deux fois emprunté+
Le fait divers de Delphine Delamare, à Ry, fournit la trame ; certains détails de la vie amoureuse d’Emma doivent aussi à celle de Louise Pradier, épouse du sculpteur James Pradier, amie de Flaubert.

Le saviez-vous ?

🔍 Faits surprenants+
Le mot « bovarysme » n’a été forgé qu’en 1892 par Jules de Gaultier, trente-cinq ans après le roman.
Le premier tirage de 6 750 exemplaires est épuisé en deux mois ; 29 150 exemplaires sont vendus en cinq ans.
L’Église catholique inscrit le roman à l’Index en 1864, sept ans après sa publication.
Flaubert refusait d’abord toute illustration représentant Emma, pour laisser le lecteur libre de l’imaginer.
L’incipit du roman — la scène de classe de Charles enfant — a été rédigé en dernier, juste avant publication.

Quiz

1. Quel est le nom de jeune fille d’Emma Bovary ? (Rouault)
2. Quel métier exerce Charles Bovary ? (Officier de santé, médecin de campagne)
3. Quel village fictif, inspiré de Ry, est le principal cadre du roman ? (Yonville-l’Abbaye)
4. Qui est le premier amant d’Emma ? (Rodolphe Boulanger)
5. Comment Emma se donne-t-elle la mort ? (Par empoisonnement à l’arsenic)
6. Quel personnage reçoit la croix d’honneur à la fin du roman ? (Le pharmacien Homais)
7. Qui a forgé le terme « bovarysme » et en quelle année ? (Jules de Gaultier, en 1892)

Questions de dissertation

En quoi la scène des comices agricoles illustre-t-elle le style indirect libre flaubertien ?
Le bovarysme d’Emma est-il une pathologie individuelle ou une critique sociale ?
Peut-on lire Madame Bovary comme un roman moral, malgré la neutralité affichée du narrateur ?
Comment l’argent structure-t-il la chute d’Emma autant que ses passions amoureuses ?

Glossaire

BovarysmeTendance à se rêver autre qu’on n’est, à vivre sa vie sur le modèle des fictions lues plutôt que sur le réel (Jules de Gaultier, 1892).
Style indirect libreProcédé narratif qui restitue la pensée d’un personnage sans marqueur de discours rapporté, brouillant narrateur et personnage.
Officier de santéSous le XIXe siècle, praticien médical de second rang, formé plus brièvement qu’un docteur en médecine.
Outrage aux bonnes mœursDélit de presse visé par la loi de 1819, invoqué lors du procès de 1857 contre Flaubert.

Chronologie

1851Flaubert commence la rédaction le 19 septembre, à Croisset
1856Achèvement du roman ; publication en feuilleton dans La Revue de Paris (octobre-décembre)
29 janv. – 7 févr. 1857Procès pour outrage aux bonnes mœurs ; acquittement de Flaubert
Avril 1857Publication en deux volumes chez Michel Lévy frères
1864Le roman est inscrit à l’Index par l’Église catholique
1892Jules de Gaultier publie Le Bovarysme
1933 / 1949 / 1991 / 2014Adaptations cinématographiques de Renoir, Minnelli, Chabrol et Barthes

Bibliographie et sources

BnF Essentiels — « Madame Bovary » ; Centre Gustave Flaubert, Université de Rouen Normandie ; Larousse, Encyclopédie ; Wikipédia FR ; FranceArchives, « Le procès de Madame Bovary » ; CNC, « Cinq visages de Madame Bovary ».

Œuvres connexes à découvrir

L’Éducation sentimentale · Le Rouge et le Noir · L’Assommoir · Bel-Ami

Article rédigé pour Le Déca Littéraire · Sources : BnF, Centre Gustave Flaubert (université de Rouen), Larousse, Wikipédia, FranceArchives, CNC