Ecrivains · octobre 3, 2026

Molière — le rire comme miroir impitoyable des vices humains

Molière à sa table dans sa loge du théâtre du Palais-Royal, illustration sépia
Le Déca Littéraire

Molière

Baptisé le 15 janvier 1622, Paris — 17 février 1673, Paris

🪪 Carte d’identité

  • Nom : Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière
  • Naissance : baptisé le 15 janvier 1622 à Paris (date de naissance exacte inconnue, généralement située quelques jours avant)
  • Décès : 17 février 1673, Paris
  • Période : XVIIe siècle (siècle de Louis XIV, classicisme)
  • Territoires : Paris, provinces françaises (Guyenne, Languedoc, vallée du Rhône, Lyon…), cour de Versailles
  • Genres : comédie, farce, comédie-ballet, tragi-comédie
  • Mots-clés : satire, hypocrisie, avarice, hypocondrie, préciosité, comédie de mœurs
  • Distinction : reconnu comme le plus grand auteur comique de la langue française ; le français est surnommé « la langue de Molière »
  • Lecture express : une œuvre qui n’a jamais cessé de faire rire et de déranger — parce qu’elle regarde les vices humains droit dans les yeux.

1Pourquoi Molière compte encore

Molière ne se contente pas de faire rire : il observe, avec une lucidité presque clinique, les travers de son époque — l’avarice, l’hypocrisie religieuse, la préciosité mondaine, l’hypocondrie, le snobisme bourgeois — et il en fait des archétypes qui traversent les siècles.

Son théâtre mêle la farce la plus physique (coups de bâton, quiproquos, déguisements) à la comédie de caractère la plus fine, sans jamais renoncer à l’une pour l’autre. C’est cette alliance qui a fait du « comique de Molière » un langage universel, encore joué partout dans le monde.

📚 Œuvres essentielles

Les Précieuses ridicules (1659) — Comédie

Deux jeunes provinciales, Magdelon et Cathos, rêvent de galanterie raffinée et méprisent leurs prétendants jugés trop simples. Ceux-ci se vengent en envoyant leurs valets se faire passer pour des marquis précieux. La supercherie est démasquée dans l’humiliation générale. Courte pièce en un acte, c’est le premier grand succès parisien de Molière : il y invente déjà sa méthode, faire rire d’un travers social réel — ici la préciosité mondaine — en poussant le ridicule jusqu’à l’évidence.

L’École des femmes (1662) — Comédie

Arnolphe a élevé sa pupille Agnès dans l’ignorance la plus totale pour en faire une épouse docile et fidèle. Mais Agnès, éveillée à l’amour par le jeune Horace, lui échappe. Comédie en cinq actes et en vers, elle scandalise par sa liberté de ton sur l’éducation des femmes et le mariage. Son succès considérable déclenche la « Querelle de l’École des femmes », qui installe durablement Molière au centre de la vie littéraire parisienne.

Dom Juan ou le Festin de Pierre (1665) — Comédie

Séducteur athée et sans scrupules, Dom Juan multiplie les conquêtes et les mensonges, sous les remontrances impuissantes de son valet Sganarelle. Il invite à dîner la statue d’un homme qu’il a tué : celle-ci accepte, puis l’entraîne en enfer. Pièce en prose qui bouscule les règles classiques (unités non respectées), elle mêle comique, satire religieuse et fantastique. Jugée scandaleuse, elle est retirée de l’affiche après quinze représentations.

Le Misanthrope (1666) — Comédie de caractère

Alceste, épris de sincérité absolue, ne supporte plus les mensonges polis de la société mondaine — et pourtant il aime Célimène, jeune veuve coquette qui incarne tout ce qu’il déteste. Entre son ami conciliant Philinte et son amour impossible, Alceste s’enferme dans une intransigeance qui confine à l’absurde. Comédie sans grand ressort comique, presque grave, c’est l’une des œuvres les plus subtiles de Molière sur l’hypocrisie sociale et l’idéal de sincérité.

L’Avare (1668) — Comédie de caractère

Harpagon, riche bourgeois obsédé par son argent, veut marier ses enfants par intérêt tout en épousant lui-même une jeune femme dont son fils est amoureux. Sa cassette enterrée au jardin, qu’on lui vole, devient l’objet d’une scène d’anthologie. Inspirée de l’Aulularia de Plaute, la pièce pousse un vice — l’avarice — jusqu’à la déshumanisation comique du personnage, qui finit seul avec sa cassette retrouvée, préférée à ses propres enfants.

Le Bourgeois gentilhomme (1670) — Comédie-ballet

Monsieur Jourdain, riche bourgeois, veut à tout prix devenir gentilhomme : il prend des leçons de danse, de musique, de philosophie, et découvre avec ravissement qu’il « dit de la prose sans le savoir ». Sa naïveté est exploitée par des courtisans intéressés et par une fausse cérémonie turque burlesque. Comédie-ballet écrite avec Lully, créée devant la cour, elle est un sommet de la satire du snobisme social et de l’arrivisme bourgeois.

Le Malade imaginaire (1673) — Comédie-ballet

Argan, hypocondriaque convaincu d’être perpétuellement malade, se ruine chez les médecins et veut marier sa fille à un apprenti médecin pour avoir un docteur dans la famille. Son frère Béralde et sa servante Toinette tentent de le raisonner par la ruse. Dernière œuvre de Molière, composée avec Marc-Antoine Charpentier, cette comédie-ballet railleuse envers la médecine de son temps a une résonance tragique : il en jouait le rôle-titre lorsqu’il s’est effondré, mourant, sur scène.

🎬 Biographie en cinq actes

Acte I — Jeunesse et formation (1622-1643)

Jean-Baptiste Poquelin est baptisé le 15 janvier 1622 à Paris, en l’église Saint-Eustache. Il est le fils aîné de Jean Poquelin, riche marchand tapissier qui a acheté la charge de tapissier ordinaire du roi, et de Marie Cressé, morte alors que l’enfant n’a qu’une dizaine d’années. Élevé dans une famille de la bourgeoisie marchande aisée, il est envoyé au collège de Clermont, établissement jésuite réputé (futur lycée Louis-le-Grand), où il reçoit une solide formation classique.

Selon la tradition biographique, son grand-père maternel l’emmène enfant voir jouer les farceurs de l’Hôtel de Bourgogne — une expérience fondatrice pour son goût du théâtre. En 1642, il obtient une licence de droit à Orléans. Son père espère lui transmettre sa charge de tapissier du roi ; mais en 1643, à 21 ans, Jean-Baptiste renonce à cet héritage bourgeois pour se consacrer entièrement au théâtre, au grand scandale de sa respectable famille.

Acte II — L’Illustre-Théâtre et les années de province (1643-1658)

Le 30 juin 1643, il fonde avec la comédienne Madeleine Béjart et neuf autres associés une troupe, l’Illustre-Théâtre. Il y prend, dès 1644, le nom de scène de « Molière » — peut-être en hommage à un romancier assassiné en 1624, François de Molière d’Essertines. La troupe joue à Paris de janvier 1644 à mars 1645, mais échoue financièrement : Molière est emprisonné deux fois pour dettes en 1645, libéré grâce à son père qui règle ses créanciers.

Avec les débris de la troupe, Molière rejoint la compagnie itinérante de Charles Dufresne, puis prend lui-même la tête d’une troupe qui parcourt pendant treize ans les provinces du royaume — Guyenne, Languedoc, vallée du Rhône, Dauphiné, Bourgogne, avec des séjours prolongés à Lyon — sous la protection du duc d’Épernon puis du prince de Conti. C’est dans ces années obscures, mal documentées, que Molière apprend son métier d’acteur, de chef de troupe et, à partir du milieu des années 1650, d’auteur : il y écrit ses premières comédies, L’Étourdi (1655) et Le Dépit amoureux (1656).

Acte III — Le triomphe parisien et la Querelle (1658-1664)

En octobre 1658, la troupe de Molière se produit devant Louis XIV au Louvre. Le succès est suffisant pour que Monsieur, frère du roi, prenne la troupe sous sa protection : elle s’installe dans la salle du Petit-Bourbon, puis, en janvier 1661, dans celle du Palais-Royal, qu’elle conservera jusqu’à la mort de Molière. En novembre 1659, Les Précieuses ridicules remporte un triomphe qui installe durablement Molière comme auteur comique.

En février 1662, il épouse Armande Béjart, présentée comme la jeune sœur de Madeleine, de vingt ans sa cadette — un mariage qui alimentera des rumeurs calomnieuses sur la véritable filiation d’Armande, jusqu’à ce que Molière produise devant le roi l’acte de baptême de son épouse. Louis XIV, rassuré, deviendra le parrain de leur premier enfant. La même année, L’École des femmes connaît un immense succès, mais choque par sa liberté de ton : la « Querelle de l’École des femmes », ou Guerre comique, s’installe pour plusieurs mois, à laquelle Molière répond par deux courtes pièces, La Critique de l’École des femmes et L’Impromptu de Versailles (1663). En mai 1664, il crée à Versailles une première version de Tartuffe : sur intervention de l’archevêque de Paris, le roi en interdit aussitôt les représentations publiques.

Acte IV — Les grandes comédies et les scandales (1664-1670)

La bataille de Tartuffe se poursuit : une deuxième version en cinq actes, L’Imposteur (1667), n’est jouée qu’une fois avant d’être interdite à son tour. En 1665, Dom Juan ou le Festin de Pierre scandalise par son sujet — un séducteur athée précipité en enfer — et disparaît de l’affiche après quinze représentations. En 1666, Le Misanthrope déploie une comédie plus grave, presque sans ressort farcesque, sur l’intransigeance morale d’Alceste ; la même année, Le Médecin malgré lui renoue avec la farce la plus large.

Ces années sont aussi celles de la collaboration intense avec le compositeur Jean-Baptiste Lully : depuis Les Fâcheux (1661), créé à Vaux-le-Vicomte pour Fouquet, Molière invente avec lui le genre de la comédie-ballet, mêlant théâtre, musique et danse pour les divertissements de la cour. En 1668, L’Avare met en scène la déshumanisation comique d’Harpagon. Enfin, en février 1669, à la faveur de la « paix clémentine » entre le roi et l’Église, la version définitive de Tartuffe est autorisée : c’est un triomphe public. En 1670, Le Bourgeois gentilhomme, comédie-ballet sur l’arrivisme social de Monsieur Jourdain, est créée devant la cour.

Acte V — Les dernières années et la mort (1670-1673)

En 1671, Les Fourberies de Scapin, farce inspirée en partie du Pédant joué de Cyrano de Bergerac, connaît un grand succès populaire. La même période marque la rupture avec Lully, devenu tout-puissant à la tête de l’Académie royale de musique : pour sa dernière comédie-ballet, Molière se tourne vers un jeune compositeur, Marc-Antoine Charpentier. En 1672, Les Femmes savantes raille cette fois la préciosité intellectuelle et le pédantisme.

La santé de Molière, fragilisée depuis plusieurs années par des troubles pulmonaires, décline. Il crée pourtant en février 1673 Le Malade imaginaire, comédie-ballet sur l’hypocondrie, où il tient lui-même le rôle d’Argan. Le 17 février 1673, lors de la quatrième représentation, il est pris d’un malaise sur scène, achève néanmoins la pièce, puis est transporté chez lui, rue de Richelieu, où il meurt dans la soirée, à 51 ans. N’ayant pas renoncé à la profession de comédien ni reçu les derniers sacrements, il se voit refuser une sépulture chrétienne en terre consacrée ; son épouse Armande obtient du roi l’autorisation d’un enterrement nocturne, sans cérémonie, au cimetière de la paroisse Saint-Eustache. En 1680, Louis XIV ordonne la fusion de sa troupe avec celle, rivale, de l’Hôtel de Bourgogne : c’est la naissance de la Comédie-Française, bientôt surnommée « la Maison de Molière ».

🎭 Une œuvre « vivante », faite pour la scène

Molière n’écrit pas pour le livre : il écrit pour des corps sur un plateau, les siens compris — il joue lui-même la plupart de ses rôles-titres. Cette origine scénique explique la vivacité du dialogue, le rythme des quiproquos, la précision quasi chorégraphique des scènes de farce.

Son univers est traversé par le Palais-Royal, les provinces traversées en treize ans de tournée, la cour de Versailles, et une question qui revient sans cesse : jusqu’où un vice peut-il aveugler un être humain sur lui-même ?

Il fréquente les plus grands esprits de son temps : Jean de La Fontaine, son ami, et Jean Racine, dont sa troupe crée les premières tragédies avant leur brouille.

🧠 Influences

  • La commedia dell’arte : les troupes italiennes, avec qui Molière partage les théâtres du Petit-Bourbon puis du Palais-Royal, lui transmettent des types de personnages (valets rusés, vieillards avares), des lazzi et un art du jeu physique.
  • Plaute et Térence : la comédie latine antique fournit des intrigues et des ressorts — l’Aulularia de Plaute pour L’Avare, l’Amphitruo pour Amphitryon.
  • La farce française médiévale : coups de bâton, déguisements, quiproquos, dont Molière hérite et qu’il anoblit en les mêlant à la comédie de caractère.
  • Cyrano de Bergerac : sa pièce Le Pédant joué inspire directement une scène célèbre des Fourberies de Scapin (« Que diable allait-il faire dans cette galère ? »).
  • La légende espagnole de Dom Juan (Tirso de Molina) : source du mythe repris et francisé dans Dom Juan ou le Festin de Pierre.
  • Jean-Baptiste Lully puis Marc-Antoine Charpentier : la rencontre avec la musique de cour fait naître avec Molière un genre nouveau, la comédie-ballet.
À retenir

Molière absorbe des traditions aussi diverses que la farce populaire, la comédie savante antique et le théâtre italien, pour inventer une comédie française qui parle à la cour comme à la ville.

🖋️ Style, thèmes, « signature »

  • Style : dialogue vif, alternance de prose et de vers (alexandrins), mélange constant de farce physique et de comédie de caractère.
  • Éthique implicite : dénoncer les vices — hypocrisie, avarice, snobisme, hypocondrie — sans jamais donner de leçon morale explicite.
  • Thèmes : hypocrisie religieuse, avarice, préciosité, arrivisme social, médecine et charlatanisme, mariage et autorité paternelle.
  • Motif récurrent : un personnage aveuglé par une idée fixe (l’argent, la maladie, la vertu, le rang social) que le monde autour de lui s’emploie à démasquer.

🌱 Postérité

Molière laisse un modèle de comédie qui n’a jamais cessé d’être joué : ses pièces sont représentées à la Comédie-Française — surnommée « la Maison de Molière » depuis sa création en 1680 — plus souvent que celles de tout autre auteur. La langue française elle-même est parfois appelée « la langue de Molière ».

Son influence s’étend à toute la comédie occidentale, de Marivaux à Feydeau, et ses personnages — Tartuffe, l’avare, le misanthrope — sont devenus des types universels, cités bien au-delà du théâtre.

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir. »

💬 Citations

« Le tabac est la passion des honnêtes gens… »

Réplique d’ouverture de Dom Juan (1665, acte I, scène 1), prononcée par le valet Sganarelle en éloge burlesque du tabac à priser. Ce choix d’ouvrir une pièce sur un discours trivial, presque absurde, avant d’introduire le personnage scandaleux de Dom Juan, est caractéristique du mélange chez Molière entre comique de situation et gravité du propos qui va suivre.

« Il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger. »

Dans L’Avare (1668, acte III, scène 5), Harpagon reprend à son compte une maxime antique pour justifier sa lésinerie devant ses domestiques. La phrase, sortie de son contexte, est devenue un adage populaire sur la modération — alors que dans la pièce, elle sert surtout à révéler, par contraste, l’avarice pathologique du personnage qui la prononce.

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir. »

Dans Le Tartuffe (1669, acte III, scène 2), le faux dévot Tartuffe s’offusque du décolleté de la servante Dorine, alors même que son regard trahit un désir qu’il feint de réprouver. La formule, restée proverbiale, résume en un vers toute l’hypocrisie religieuse que la pièce dénonce : la pudibonderie affichée masque mal la convoitise réelle.

« La parfaite raison fuit toute extrémité, et veut que l’on soit sage avec sobriété. »

Ouverture du Misanthrope (1666, acte I, scène 1), prononcée par Philinte pour tempérer la colère d’Alceste contre l’hypocrisie sociale. La réplique installe d’emblée le débat moral de la pièce : faut-il, comme Alceste, refuser tout compromis avec le monde, ou, comme Philinte, accepter une sagesse plus mesurée, quitte à tolérer quelques mensonges de convenance ?

« Un sot savant est sot plus qu’un sot ignorant. »

Dans Les Femmes savantes (1672, acte IV, scène 3), Clitandre oppose le pédantisme prétentieux à l’ignorance simple. La formule vise moins le savoir lui-même que l’orgueil intellectuel qui l’accompagne chez certains personnages de la pièce, Philaminte et Bélise en tête, davantage soucieuses de briller que de comprendre.

« Presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies. »

Dans Le Malade imaginaire (1673, acte III, scène 3), Béralde tente de raisonner son frère Argan, hypocondriaque, sur les dangers de la médecine de son temps. Cette satire des médecins, récurrente dans le théâtre de Molière, prend un relief tragique rétrospectif : c’est en jouant Argan que Molière lui-même s’est effondré, mortellement atteint, quelques heures avant sa mort.

« Par ma foi ! il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j’en susse rien. »

Dans Le Bourgeois gentilhomme (1670, acte II, scène 4), Monsieur Jourdain découvre avec émerveillement naïf la différence entre prose et vers. Cette réplique, devenue proverbiale pour désigner ce que l’on fait sans le savoir, illustre avec humour le décalage entre les ambitions culturelles du personnage et son inculture réelle.

« Il n’y a point de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. »

Formule passée dans le langage courant à partir de l’esprit du théâtre de Molière, où nombre de personnages — Orgon aveuglé par Tartuffe, Argan par ses médecins — refusent obstinément d’entendre les évidences que leur entourage tente de leur faire admettre. Elle résume un ressort comique central chez Molière : l’aveuglement volontaire.

💡 Anecdotes

🎭 Le mystère du nom « Molière »

Pourquoi Jean-Baptiste Poquelin choisit-il en 1644 le pseudonyme de « Molière » ? L’hypothèse la plus répandue veut qu’il s’agisse d’un hommage à un romancier et libertin notoire, François de Molière d’Essertines, assassiné en 1624. Aucune source de l’époque ne confirme la raison exacte de ce choix, qui reste l’un des petits mystères biographiques les mieux gardés du théâtre français.

⛓️ La prison pour dettes (1645)

Après la faillite de l’Illustre-Théâtre, Molière est emprisonné à deux reprises en 1645 pour n’avoir pu régler les dettes de sa troupe — notamment celle du fournisseur de chandelles du théâtre. Il ne doit sa libération qu’à son père, qui accepte de payer ses créanciers. Cet épisode, rarement mis en avant, dit la précarité réelle du métier de comédien au XVIIe siècle, bien loin du prestige que Molière connaîtra plus tard.

🛤️ Treize ans sur les routes

De 1645 à 1658, Molière et sa troupe parcourent les provinces françaises — Guyenne, Languedoc, vallée du Rhône, Bourgogne — dans des conditions mal documentées mais probablement rudes. Ces années de tournée, presque totalement absentes des archives, sont pourtant celles où Molière apprend véritablement son métier de chef de troupe, d’acteur et d’auteur, loin des honneurs parisiens qui l’attendent.

👰 Les rumeurs autour du mariage avec Armande

En 1662, Molière épouse Armande Béjart, présentée comme la jeune sœur de Madeleine Béjart, de vingt ans son aînée en amitié. Des rivaux, comme l’acteur Montfleury, insinuent qu’Armande serait en réalité la fille de Molière et de Madeleine, l’accusant ainsi d’inceste. Pour faire taire la calomnie, Molière doit présenter au roi l’acte de baptême de son épouse ; Louis XIV, rassuré, deviendra même le parrain de leur premier enfant.

🚫 Cinq ans de bataille pour Tartuffe

Créée à Versailles en mai 1664, la première version de Tartuffe est interdite dès le lendemain sur pression de l’archevêque de Paris. Une deuxième version en cinq actes, jouée en 1667 sous le titre L’Imposteur, n’a droit qu’à une seule représentation avant d’être interdite à son tour. Il faut attendre février 1669 pour que la version définitive soit enfin autorisée — cinq ans de combat pour une pièce restée l’une des plus jouées du répertoire.

🎻 La rupture avec Lully

Pendant dix ans, Molière et le compositeur Jean-Baptiste Lully inventent ensemble la comédie-ballet, des Fâcheux (1661) au Bourgeois gentilhomme (1670). Mais en 1672, Lully obtient du roi le monopole quasi total de la musique en spectacle, ce qui asphyxie les projets futurs de Molière. La collaboration se rompt brutalement : pour sa dernière pièce, Le Malade imaginaire, Molière doit se tourner vers un compositeur alors moins connu, Marc-Antoine Charpentier.

👹 Dom Juan retiré de l’affiche

Créée en février 1665, Dom Juan ou le Festin de Pierre scandalise par son sujet — un noble libertin et athée précipité en enfer, mais qui garde jusqu’au bout un certain panache. La pièce est retirée après seulement quinze représentations et ne sera plus jouée du vivant de Molière sous sa forme originale. Elle ne retrouvera sa place complète au répertoire qu’au XIXe siècle.

💀 Mourir en jouant un malade imaginaire

Le 17 février 1673, lors de la quatrième représentation du Malade imaginaire, Molière — qui joue lui-même l’hypocondriaque Argan — est pris d’un malaise sur scène. Il parvient à achever la représentation avant d’être transporté chez lui, où il meurt le soir même. L’ironie tragique de mourir en interprétant un patient imaginaire, alors qu’il était réellement malade depuis des années, a marqué durablement l’imaginaire collectif.

⚱️ Un enterrement nocturne et sans cérémonie

Comédien non repenti, mort sans avoir reçu les derniers sacrements, Molière se voit refuser une sépulture chrétienne ordinaire par l’Église. Sa veuve Armande doit solliciter directement le roi pour obtenir l’autorisation d’un enterrement, qui a lieu de nuit, sans cérémonie officielle, au cimetière de la paroisse Saint-Eustache. Ce traitement, réservé aux comédiens de l’époque, contraste violemment avec la gloire posthume qui suivra.

🏛️ La naissance de la Comédie-Française

En 1680, sept ans après la mort de Molière, Louis XIV ordonne la fusion de son ancienne troupe avec celle, rivale, de l’Hôtel de Bourgogne. Naît ainsi la Comédie-Française, qui n’a jamais compté Molière parmi ses membres de son vivant, mais qui sera très vite surnommée « la Maison de Molière » tant ses pièces y occupent une place centrale du répertoire, encore aujourd’hui.

📖 Glossaire

Comédie-ballet

Genre inventé par Molière avec Jean-Baptiste Lully à partir de 1661 (Les Fâcheux), qui mêle théâtre parlé, musique et intermèdes dansés. Conçue pour les divertissements de la cour, la comédie-ballet trouve son sommet avec Le Bourgeois gentilhomme (1670) et se prolonge, avec Marc-Antoine Charpentier, jusqu’au Malade imaginaire (1673).

Préciosité

Mouvement mondain du XVIIe siècle, né dans les salons, qui valorise un langage raffiné, des sentiments idéalisés et des manières affectées. Molière la raille dans Les Précieuses ridicules (1659) et, sous une forme plus savante, dans Les Femmes savantes (1672), sans jamais rejeter la culture elle-même — seulement son détournement snob et prétentieux.

Bienséance

Règle du théâtre classique imposant de ne rien montrer sur scène qui puisse choquer la morale ou le bon goût du public (violence, sujets religieux sensibles). Molière la bouscule sciemment avec Tartuffe et Dom Juan, ce qui explique en grande partie les scandales et interdictions qui ont frappé ces deux pièces.

Commedia dell’arte

Forme de théâtre populaire italien, fondée sur des canevas improvisés, des masques et des types fixes (le vieillard avare, le valet rusé, les amoureux). Les troupes italiennes partagent les salles parisiennes avec celle de Molière, qui leur emprunte des personnages, des gags physiques (les lazzi) et un art du jeu très corporel.

Farce

Forme comique populaire et ancienne, fondée sur les coups de bâton, les déguisements, les quiproquos et un comique très physique. Molière l’a pratiquée toute sa carrière (Le Médecin malgré lui, Les Fourberies de Scapin), souvent mêlée à une réflexion morale plus fine qui la distingue de la farce médiévale pure.

Alexandrin

Vers de douze syllabes, forme noble du théâtre classique, que Molière utilise dans nombre de ses grandes comédies (Le Misanthrope, Le Tartuffe, L’École des femmes), alors que d’autres pièces, plus proches de la farce, sont écrites en prose (Dom Juan, Le Médecin malgré lui).

Quiproquo

Malentendu comique dans lequel un personnage ou une situation est pris pour un(e) autre. Ressort central de la farce moliéresque, il alimente nombre de scènes des Fourberies de Scapin ou du Médecin malgré lui, où les méprises s’enchaînent jusqu’au dénouement.

🎭 Personnages

Arnolphe (L’École des femmes)

Bourgeois vieillissant, Arnolphe a élevé sa pupille Agnès dans l’ignorance pour s’assurer une épouse fidèle et docile. Mais son projet échoue : Agnès, éveillée par l’amour, lui échappe avec le jeune Horace. Arnolphe incarne la peur ridicule du cocuage et l’illusion qu’on puisse fabriquer un cœur à sa convenance — un des premiers grands portraits moliéresques de l’aveuglement par obsession.

Tartuffe (Le Tartuffe)

Faux dévot d’une hypocrisie absolue, Tartuffe s’introduit dans la maison d’Orgon en simulant une piété exemplaire, pour mieux le dépouiller de ses biens et convoiter sa femme. Son nom est devenu, dans la langue française, le synonyme même de l’hypocrite religieux. Molière construit avec lui l’une des critiques les plus audacieuses — et les plus censurées — de son temps.

Orgon (Le Tartuffe)

Chef de famille aveuglé par l’admiration qu’il porte à Tartuffe, Orgon refuse d’écouter les avertissements de son entourage, jusqu’à faillir perdre sa maison et sa famille. Il incarne « les pires sourds », ceux qui ne veulent pas entendre l’évidence — un ressort comique et moral central chez Molière.

Dom Juan (Dom Juan ou le Festin de Pierre)

Noble séducteur, menteur et athée revendiqué, Dom Juan multiplie les conquêtes sans jamais éprouver de remords, jusqu’à inviter à dîner la statue d’un homme qu’il a tué. Personnage fascinant autant que scandaleux, il pousse la liberté individuelle jusqu’au défi ouvert de toute morale et de toute religion, ce qui vaudra à la pièce d’être retirée de l’affiche.

Sganarelle (personnage récurrent, notamment Dom Juan)

Valet de bon sens populaire, souvent peureux et bavard, Sganarelle sert de repoussoir comique à son maître Dom Juan, qu’il désapprouve sans jamais oser vraiment s’opposer à lui. Ce type de valet malin mais soumis, hérité de la commedia dell’arte, traverse plusieurs pièces de Molière sous des formes voisines.

Alceste (Le Misanthrope)

Épris de sincérité absolue, Alceste refuse toutes les concessions polies de la vie mondaine, au risque de l’isolement total. Son amour pour la coquette Célimène, qui incarne justement tout ce qu’il déteste, le place dans une contradiction insoluble. Personnage tragique autant que comique, Alceste est l’une des créations les plus ambiguës de Molière : faut-il rire de lui, ou l’admirer ?

Harpagon (L’Avare)

Riche bourgeois rongé par l’avarice, Harpagon soupçonne tout le monde de vouloir sa cassette, y compris ses propres enfants. Sa passion pour l’argent l’aveugle jusqu’au ridicule le plus total. Devenu l’archétype universel de l’avare, il est l’un des personnages les plus joués et les plus cités du répertoire moliéresque.

Monsieur Jourdain (Le Bourgeois gentilhomme)

Bourgeois enrichi, Monsieur Jourdain rêve de noblesse et se ridiculise en prenant des leçons de danse, de musique et de philosophie pour se hisser socialement. Sa naïveté touchante, exploitée par des courtisans intéressés, en fait le portrait le plus tendre — et le plus drôle — de l’arrivisme social chez Molière.

Scapin (Les Fourberies de Scapin)

Valet rusé et manipulateur, Scapin orchestre une série de stratagèmes pour aider deux jeunes maîtres amoureux à déjouer l’autorité de leurs pères. Hérité des valets madrés de la commedia dell’arte, il est le maître incontesté de la fourberie comique, et l’auteur de la réplique restée célèbre : « Que diable allait-il faire dans cette galère ? »

Argan (Le Malade imaginaire)

Hypocondriaque convaincu d’être perpétuellement malade, Argan se ruine en remèdes et veut marier sa fille à un médecin pour s’assurer des soins gratuits. Dernier grand rôle joué par Molière lui-même, Argan porte une charge tragique particulière : c’est en l’incarnant que son interprète s’est effondré, réellement mourant, sur la scène du Palais-Royal.

🗓️ Chronologie

  • 1622 — Baptisé le 15 janvier à Paris, en l’église Saint-Eustache.
  • Vers 1632 — Mort de sa mère, Marie Cressé.
  • 1636-1639 — Études au collège de Clermont (jésuite).
  • 1642 — Licence de droit à Orléans.
  • 1643 — Fonde l’Illustre-Théâtre avec Madeleine Béjart (30 juin).
  • 1644 — Adopte le nom de scène « Molière ».
  • 1645 — Faillite de l’Illustre-Théâtre ; emprisonnement pour dettes.
  • 1645-1658 — Treize années de tournées en province.
  • 1658 — Retour à Paris ; patronage de Monsieur, frère du roi.
  • 1659 — Les Précieuses ridicules, premier grand succès parisien.
  • 1661 — Installation au Palais-Royal ; Les Fâcheux, première comédie-ballet avec Lully.
  • 1662 — Mariage avec Armande Béjart ; L’École des femmes et Querelle comique.
  • 1664 — Première version de Tartuffe, interdite.
  • 1665 — Dom Juan, retiré de l’affiche après quinze représentations.
  • 1666 — Le Misanthrope ; Le Médecin malgré lui.
  • 1668 — L’Avare ; Amphitryon.
  • 1669 — Version définitive de Tartuffe, enfin autorisée.
  • 1670 — Le Bourgeois gentilhomme.
  • 1671 — Les Fourberies de Scapin ; rupture avec Lully.
  • 1672 — Les Femmes savantes.
  • 1673 — Mort le 17 février, après la quatrième représentation du Malade imaginaire.
  • 1680 — Fusion des troupes ordonnée par Louis XIV : naissance de la Comédie-Française, future « Maison de Molière ».

🔎 Intention de lecture

Cet article propose un résumé complet et structuré de la vie de Molière, centré sur sa création théâtrale : ses œuvres majeures, ses personnages, ses influences, et sa postérité.

Mots-clés

littérature française, théâtre classique, Molière, Jean-Baptiste Poquelin, Tartuffe, Dom Juan, Le Misanthrope, L’Avare, Le Bourgeois gentilhomme, Le Malade imaginaire, comédie-ballet, Comédie-Française

📚 Sources croisées