Jean de La Fontaine — le fabuliste du Roi-Soleil qui a mis le pouvoir à nu sous des habits d’animaux
Jean de La Fontaine
8 juillet 1621, Château-Thierry — 13 avril 1695, Paris
1Pourquoi le lire
Parce qu’il a réinventé un genre mineur
La fable existait depuis l’Antiquité avec Ésope, puis avec le latin Phèdre, mais elle restait un exercice bref et scolaire. La Fontaine en fait un art poétique à part entière, en variant les mètres, en soignant le récit et en y glissant une ironie discrète. En quarante ans de travail patient, il élève un genre mineur au rang des sommets de la poésie française — lu aussi bien par l’écolier que par l’académicien.
Parce qu’il cache une critique politique
Sous couvert d’animaux, La Fontaine ose dire ce qu’un sujet du Roi-Soleil ne pouvait écrire en son nom propre. Les Obsèques de la Lionne ou La Cour du Lion dépeignent une cour de courtisans hypocrites et un pouvoir arbitraire. Le détour animalier n’est pas une pudeur : c’est une arme, qui permet de dénoncer l’absolutisme sans jamais le nommer directement.
Parce qu’il façonne encore notre langue
« La raison du plus fort est toujours la meilleure », « Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute » : des dizaines de vers de La Fontaine sont passés dans la langue courante, cités sans que l’on sache toujours qu’ils viennent de lui.
Parce qu’il est un moraliste sans dogme
La Fontaine n’assène pas de leçon univoque : ses fables laissent souvent deux morales possibles, parfois contradictoires. Il observe le monde tel qu’il est — dominé par la ruse et le rapport de force — plutôt que de prescrire un monde idéal.
Parce qu’il incarne la liberté de l’homme de lettres
Mauvais courtisan, distrait, indifférent aux honneurs qu’il briguait pourtant, La Fontaine a passé sa vie sous la protection d’autrui sans jamais se renier. Fidèle à Fouquet déchu quand tous l’abandonnaient, il a préservé une part d’indépendance d’esprit rare chez les gens de lettres de son temps.
Parce que ses animaux nous ressemblent toujours
Le corbeau vaniteux, la cigale insouciante, le loup de mauvaise foi : ces figures n’ont pas pris une ride parce qu’elles ne décrivent pas des bêtes mais des travers humains intemporels.
📚 Œuvres clés
Fables, livres I à VI (1668)
Premier recueil, dédié au Dauphin : 124 fables réparties en six livres, fidèles dans l’esprit à leurs modèles Ésope et Phèdre, mais déjà transfigurées par l’art du récit. Ce volume contient Le Corbeau et le Renard, La Cigale et la Fourmi, Le Loup et l’Agneau.
Fables, livres VII à XI (1678-1679)
Second recueil, offert à Madame de Montespan. L’inspiration s’ouvre à la tradition orientale via Pilpay, et la satire politique s’affirme davantage, comme dans La Cour du Lion.
Fables, livre XII (1694)
Dernier livre, dédié au duc de Bourgogne, publié un an avant la mort du poète. Le ton s’y fait plus grave, laissant affleurer les confidences d’un homme qui sent sa fin approcher.
Contes et nouvelles en vers (1665-1666)
Récits libertins en vers irréguliers, tirés de Boccace et de l’Arioste — dont le fameux Joconde, qui déclenche une querelle littéraire et un pari resté célèbre.
Adonis (1658) et Le Songe de Vaux (inachevé)
Composé pour Nicolas Fouquet, Adonis vaut à La Fontaine la protection du surintendant. Le Songe de Vaux, destiné à célébrer Vaux-le-Vicomte, reste inachevé après l’arrestation de Fouquet en 1661.
Élégie aux nymphes de Vaux (1661) et Ode au roi pour M. Fouquet (1663)
Deux textes de fidélité écrits alors que Fouquet est emprisonné, au risque de déplaire à Colbert et au roi lui-même.
Les Amours de Psyché et de Cupidon (1669)
Récit en prose mêlée de vers, inspiré d’Apulée, qui prolonge le projet inabouti du Songe de Vaux.
🎬 Biographie en cinq actes
Acte I — Un fils de Champagne (1621-1652)
Jean de La Fontaine naît le 8 juillet 1621 à Château-Thierry, fils de Charles de La Fontaine, maître des Eaux et Forêts, et de Françoise Pidoux. Après un collège local, il entre par ferveur passagère à l’Oratoire de Paris en 1641, avant d’y renoncer dix-huit mois plus tard. Il reprend des études de droit et obtient son diplôme d’avocat en 1649. En 1647, son père lui impose un mariage avec Marie Héricart, quatorze ans et demie ; le couple aura un fils, Charles, en 1652.
Acte II — Le clerc distrait devenu poète (1654-1658)
Sa première œuvre imprimée, une adaptation de L’Eunuque de Térence, paraît en 1654 sans grand écho. C’est la composition du poème Adonis, en 1658, qui attire sur lui l’attention de Nicolas Fouquet, surintendant des Finances.
Acte III — Sous l’aile, puis la disgrâce, de Fouquet (1658-1663)
Devenu pensionnaire de Fouquet, La Fontaine entreprend Le Songe de Vaux. En 1661, Louis XIV fait arrêter son surintendant : La Fontaine reste fidèle et écrit l’Élégie aux nymphes de Vaux puis l’Ode au roi pour M. Fouquet, au risque de l’inimitié de Colbert.
Acte IV — L’apogée du fabuliste (1664-1684)
Protégé par la duchesse de Bouillon puis la duchesse d’Orléans, La Fontaine publie ses premiers Contes à partir de 1664. Le premier recueil des Fables paraît en 1668, suivi d’un second en 1678-1679. Installé chez Madame de La Sablière, il se lie avec Racine, Boileau, Molière, Madame de La Fayette et La Rochefoucauld. Il est reçu à l’Académie française le 2 mai 1684.
Acte V — Le sage repenti (1684-1695)
Académicien assidu, il prend part à la Querelle des Anciens et des Modernes. Frappé par la maladie en 1692, puis endeuillé par la mort de Madame de La Sablière en 1693, il renie publiquement ses Contes. Il publie en 1694 le douzième livre des Fables et meurt le 13 avril 1695 à Paris.
🌊 Sur la plume
La plume de La Fontaine ressemble à l’eau qu’il a longtemps administrée comme maître des Eaux et Forêts : elle épouse le terrain plutôt que de le forcer. Son vers, volontairement irrégulier, coule et bifurque au rythme du récit. Rien n’y paraît travaillé, et tout pourtant y est calculé avec une extrême patience. Comment un art si nonchalant peut-il rester si précis ? Comme un cours d’eau qui contourne l’obstacle sans jamais l’affronter de front, sa satire avance masquée, sinueuse, et n’en frappe que plus sûrement sa cible.
🧠 Influences
- Ésope : le fonds primitif des apologues grecs, dont La Fontaine reprend nombre de sujets dès son premier recueil de 1668.
- Phèdre, fabuliste latin qui avait déjà transposé Ésope en vers : modèle direct de la forme brève et de la manière de tirer la morale d’un récit animalier.
- Pilpay et la tradition orientale, connue par les traductions du Livre des lumières : à partir du second recueil (1678-1679), elle nourrit une inspiration plus philosophique.
- Rabelais, lu avec passion dès l’adolescence au détriment des lectures pieuses imposées par sa famille : une des sources de sa verve et de son goût du récit malicieux.
- L’Arioste et Boccace, pour les Contes : La Fontaine y puise des intrigues qu’il retravaille en vers irréguliers, avec une liberté de ton assumée.
- Malherbe et la poésie de cour du premier XVIIe siècle, dont il retient l’exigence de clarté, tout en s’en écartant par la fantaisie métrique.
À retenir
La Fontaine ne copie jamais servilement ses sources : il les traverse. D’Ésope à Pilpay, chaque influence est digérée, réagencée, au point que la fable, genre mineur avant lui, devient sous sa plume un genre à part entière de la poésie française.
🖋️ Style
Le style de La Fontaine se reconnaît d’abord à son vers « irrégulier » : il varie librement le nombre de syllabes d’un vers à l’autre, mêlant alexandrins, octosyllabes et mètres plus courts, dans une souplesse proche de la conversation. La morale, loin d’ouvrir systématiquement le texte, en devient souvent la pointe finale — parfois prononcée par un personnage plutôt que par le narrateur. La Fontaine cultive aussi un usage singulier de la première personne, qui installe une complicité malicieuse avec le lecteur.
🌱 Postérité
Dès sa mort, les Fables ne cessent d’être rééditées, illustrées — par Chauveau puis, au XIXe siècle, par Gustave Doré — et récitées dans toutes les écoles de France. Sa maison natale de Château-Thierry, classée monument historique dès 1887, abrite aujourd’hui un musée. Comme le rappelait déjà Anatole France, qui évoquait avoir dû apprendre les fables par cœur enfant, chaque génération d’écoliers continue d’apprendre Le Corbeau et le Renard ou La Cigale et la Fourmi.
💬 Citations
« Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. » — Le Corbeau et le Renard
Morale finale de l’une des fables les plus célèbres : le renard, en flattant la vanité du corbeau, lui fait lâcher son fromage. La formule décrit un mécanisme social universel, celui de la flatterie intéressée.
« La raison du plus fort est toujours la meilleure. » — Le Loup et l’Agneau
Vers d’ouverture qui annonce, avant même le récit, l’issue inéluctable de la fable : cette formule glacante est devenue un raccourci pour désigner tout rapport de force où le droit du plus fort tient lieu de justice.
« Je plie, et ne romps pas. » — Le Chêne et le Roseau
Réplique du roseau, souple et humble, au chêne orgueilleux et rigide qui finit déraciné par la tempête : la résistance frontale contre l’accommodement, seul capable de traverser l’adversité.
« La Cigale, ayant chanté / Tout l’été… » — La Cigale et la Fourmi
Les tout premiers vers du recueil de 1668 : en plaçant la fable la plus célèbre du corpus en ouverture, La Fontaine donne le ton de tout son projet.
« Les fables ne sont pas ce qu’elles semblent être… » — Fables, VI, 1 (1668)
La Fontaine y théorise, à mi-parcours de son premier recueil, le principe même de son art : la fiction animalière est un détour pédagogique qui « fait passer le précepte » plus efficacement qu’une morale énoncée à nu.
« Permets qu’Apollon t’importune… » — Ode au roi pour M. Fouquet (1663)
Supplique adressée à Louis XIV en faveur de Fouquet emprisonné : La Fontaine n’y demande ni grâce ni fortune pour lui-même, seulement la vie de son protecteur déchu.
« Il me faut du nouveau, n’en fût-il plus au monde. » — Clymène
Aveu d’un tempérament : La Fontaine revendique ici une insatiable inconstance créatrice, qui éclaire tout son parcours d’écrivain fait de détours et de renouvellements.
« L’homme est inconstant, divers, faible, léger, tenant mal sa parole. »
Sentence qui pourrait aussi bien s’appliquer à son auteur : académicien depuis peu, La Fontaine retourne pourtant vite à l’écriture de nouveaux contes légers, fidèle à sa propre définition désabusée de la nature humaine.
💡 Anecdotes
Le « Bonhomme » qui ne reconnaît pas son fils
Surnommé le « Bonhomme », réputé pour une distraction proverbiale, il aurait croisé son propre fils dans la rue sans le reconnaître.
Un pari de cent pistoles pour un conte
La publication de Joconde en 1664 suscite une querelle littéraire parisienne, réglée par un pari de cent pistoles sur la version la plus réussie.
Battu deux fois par Boileau à l’Académie
En 1683, il l’emporte face à Boileau, mais Louis XIV refuse d’entériner l’élection ; il faudra attendre l’année suivante pour son admission définitive.
Une confession publique de ses Contes
Alité en 1692, il est persuadé par l’abbé Pouget de renier publiquement ses Contes devant une délégation d’académiciens venus à son chevet.
Le chantier inachevé de Vaux-le-Vicomte
Chargé de célébrer en vers les jardins de Vaux, il choisit l’artifice du songe — Le Songe de Vaux — mais l’arrestation de Fouquet en 1661 interrompt le projet.
Fidèle à un homme que tous abandonnent
Lorsque Fouquet tombe en disgrâce en 1661, La Fontaine choisit de prendre publiquement sa défense en vers, au risque de l’hostilité de Colbert et du roi.
Un mariage arrangé à quatorze ans et demi
En 1647, son père négocie pour lui un mariage avec Marie Héricart, qui n’a que quatorze ans et demi ; le couple se séparera de biens en 1658, puis de corps en 1664.
Une charge revendue sans regret
Maître des Eaux et Forêts de Château-Thierry dès 1652, il ne s’est jamais montré très assidu dans l’exercice de cette charge, qu’il finit par revendre en 1672.
Reçu à l’Académie au fauteuil de son ancien adversaire
Le siège obtenu en 1684 est celui de Colbert, ancien ministre qui n’avait jamais porté ni le poète ni Fouquet dans son cœur.
Une sépulture partagée avec Molière
Mort en 1695, ses restes sont transférés en 1817 au cimetière du Père-Lachaise, où ils reposent aux côtés de ceux de Molière.
📖 Glossaire
Apologue
Récit bref, souvent animalier, destiné à illustrer une vérité morale générale. C’est le nom savant du genre que pratique La Fontaine, hérité d’Ésope et de Phèdre.
Fabuliste
Auteur spécialisé dans la composition de fables. La Fontaine en est, en langue française, la figure la plus accomplie.
Moraliste
Écrivain qui observe et commente les mœurs et la nature humaine, sans nécessairement prescrire de système philosophique clos.
Mécène / protecteur
Personnage fortuné (Fouquet, Madame de La Sablière…) qui entretient un écrivain en échange d’œuvres dédiées et de sa présence dans son cercle mondain.
Querelle des Anciens et des Modernes
Polémique littéraire ouverte en 1687 par Charles Perrault, qui affirme la supériorité des auteurs de son temps sur les Anciens.
Classicisme
Courant esthétique dominant en France entre 1660 et 1685 environ, qui prône la raison, la mesure et l’imitation des Anciens.
🎭 Personnages
Le Corbeau
Perché sur son arbre avec un fromage dans le bec, il incarne la vanité sensible à la flatterie.
Le Renard
Rusé et beau parleur, il obtient par la flatterie ce que la force ne lui donnerait pas.
La Cigale
Insouciante, tout entière vouée au chant durant la belle saison, elle se retrouve démunie à l’arrivée de l’hiver.
La Fourmi
Travailleuse et prévoyante, elle refuse d’aider la cigale qui n’a pas anticipé l’hiver.
Le Loup
Incarnation récurrente de la force brute et de la mauvaise foi argumentative, dans Le Loup et l’Agneau notamment.
L’Agneau
Victime innocente et raisonnable, dont chaque argument logique se heurte à l’arbitraire du loup.
Le Chêne et le Roseau
Duo allégorique de la rigidité et de la souplesse : le chêne est déraciné par la tempête, le roseau plie sans jamais rompre.
Le Lièvre et la Tortue
Célèbre duel entre la vitesse présomptueuse et la lenteur obstinée, qui l’emporte jusqu’au but.
🗓️ Chronologie
- 1621 — Naissance de Jean de La Fontaine le 8 juillet à Château-Thierry.
- 1641 — Entrée à l’Oratoire de Paris ; renonce dix-huit mois plus tard.
- 1647 — Mariage arrangé avec Marie Héricart, quatorze ans et demie.
- 1649 — Diplôme d’avocat au Parlement de Paris.
- 1652 — Naissance de son fils Charles ; charge de maître des Eaux et Forêts.
- 1654 — Publication de L’Eunuque, adaptation de Térence, sans succès.
- 1658 — Composition d’Adonis ; entrée au service de Nicolas Fouquet.
- 1661 — Fêtes de Vaux-le-Vicomte, puis arrestation de Fouquet ; Élégie aux nymphes de Vaux.
- 1663 — Ode au roi pour M. Fouquet ; séjour dans le Limousin.
- 1664 — Service de la duchesse d’Orléans ; premiers Contes et nouvelles en vers.
- 1665-1666 — Nouveaux recueils de Contes, grand succès public.
- 1668 — Premier recueil des Fables, livres I à VI, dédié au Dauphin.
- 1669 — Les Amours de Psyché et de Cupidon.
- 1672 — Revend sa charge de Château-Thierry ; installation chez Madame de La Sablière.
- 1678-1679 — Second recueil des Fables, livres VII à XI, dédié à Madame de Montespan.
- 1683 — Élection à l’Académie contestée par Louis XIV, qui préfère Boileau.
- 1684 — Réception à l’Académie française, le 2 mai, au fauteuil 24.
- 1687 — Début de la Querelle des Anciens et des Modernes.
- 1692 — Maladie grave.
- 1693 — Mort de Madame de La Sablière ; reniement public des Contes.
- 1694 — Publication du douzième et dernier livre des Fables.
- 1695 — Mort de Jean de La Fontaine le 13 avril, à Paris.
- 1817 — Transfert de ses restes au Père-Lachaise, aux côtés de Molière.
- 1887 — Classement de sa maison natale de Château-Thierry comme monument historique.
🔎 Intention de lecture
Pour aborder La Fontaine sans le réduire à un souvenir scolaire, il vaut mieux dépasser les toutes premières fables et lire un livre entier d’affilée, en suivant l’ordre voulu par l’auteur. Lire aussi les Contes et les textes de fidélité à Fouquet permet de retrouver, derrière le « bon fabuliste » des manuels, un homme de lettres plus libre et plus politique qu’on ne le présente souvent.
Mots-clés
Fable, apologue, moraliste, Classicisme, Ésope, Phèdre, Fouquet, Académie française, Querelle des Anciens et des Modernes, satire politique, Vaux-le-Vicomte, Madame de La Sablière.
📚 Sources croisées
- BnF Essentiels — « La Fontaine, le fabuliste »
- BnF Essentiels — « Fouquet, son brillant protecteur »
- Académie française — Notice biographique, Les Immortels
- Académie française — « Notre confrère La Fontaine : quatre siècles de gloire »
- Wikipédia (FR) — « Jean de La Fontaine »
- Wikipedia (EN) — « Jean de La Fontaine »
- Le Figaro — « Jean de La Fontaine en dix dates »
- jeandelafontaine.com — « Biographie de Jean de La Fontaine »
- Persée (Marc Fumaroli) — « La Fontaine et l’Académie française »
- Musée Jean de La Fontaine, Château-Thierry — Présentation du musée
