Ecrivains · octobre 17, 2026

Denis Diderot — l’encyclopédiste des Lumières qui faisait dialoguer la raison et les passions

Denis Diderot écrivant à la bougie en robe de chambre, entouré des volumes et des planches de l’Encyclopédie

Le Déca Littéraire — Portrait d’écrivain

Denis Diderot

1713 — 1784

Né à Langres le 5 octobre 1713 — mort à Paris le 31 juillet 1784

Carte d’identité

  • Nom : Denis Diderot, fils de Didier Diderot, maître coutelier, et d’Angélique Vigneron
  • Naissance : 5 octobre 1713, Langres (Champagne, actuelle Haute-Marne)
  • Décès : 31 juillet 1784, Paris, rue de Richelieu (quelques sources indiquent le 30 juillet)
  • Période : XVIIIe siècle, siècle des Lumières
  • Territoires : Langres natale, le Paris du collège d’Harcourt, de la rue Taranne et du café de la Régence, le donjon de Vincennes, La Haye, Saint-Pétersbourg
  • Genres : encyclopédie, essai philosophique, roman, conte, dialogue, théâtre, critique d’art, correspondance
  • Mots-clés : Encyclopédie, Lumières, matérialisme, dialogue, drame bourgeois, critique d’art, sensibilité
  • Distinction : membre des académies de Berlin, de Stockholm et de Saint-Pétersbourg ; bibliothécaire de l’impératrice Catherine II
  • Lecture express : l’homme qui a voulu rassembler tout le savoir de son temps, puis l’a mis en doute dans des dialogues d’une liberté folle. Comment penser librement dans un monde où tout, la matière comme la morale, ne cesse de changer ?

✨ Pourquoi Denis Diderot compte encore

On connaît Diderot comme le maître d’œuvre de l’Encyclopédie, ce chantier de vingt ans qui voulait « changer la façon commune de penser ». C’est déjà immense : mettre les métiers des artisans à côté des sciences, ouvrir le savoir au plus grand nombre et glisser la critique des préjugés jusque dans les renvois d’un dictionnaire.

Mais l’essentiel de son œuvre littéraire est resté dans ses tiroirs. Le Neveu de Rameau, Jacques le Fataliste, La Religieuse, Le Rêve de d’Alembert ou le Paradoxe sur le comédien n’ont été publiés qu’après sa mort. On y découvre un écrivain d’une modernité saisissante : une pensée qui avance en dialoguant, un romancier qui s’amuse de son lecteur, un matérialiste qui doute de tout, sauf de la valeur de la recherche.

Œuvres essentielles

Premier ouvrage original de Diderot, publié anonymement, ce recueil de courts fragments numérotés s’ouvre sur une réhabilitation des passions, seules capables selon lui d’« élever l’âme aux grandes choses ». Il passe ensuite au crible les arguments de la religion, oppose le déiste, l’athée et le sceptique, et plaide pour un examen rationnel de la foi. En juillet 1746, le parlement de Paris condamne le livre à être brûlé, ce qui ne fait qu’accroître sa diffusion.

Sous la forme d’une lettre à une dame, Diderot s’interroge sur la façon dont un aveugle de naissance perçoit le monde et forge ses idées. Il en tire une conclusion audacieuse : nos idées, notre morale et même notre idée de Dieu dépendent de nos sens. Le récit imaginé des derniers instants du mathématicien aveugle Saunderson, qui refuse la preuve de Dieu par la beauté de la nature, fait scandale. Le livre vaut à son auteur l’incarcération à Vincennes.

Né d’un projet de traduction de la Cyclopaedia de l’Anglais Ephraim Chambers, l’ouvrage devient sous la direction de Diderot et d’Alembert une somme de dix-sept volumes de texte et onze volumes de planches. Plus de cent cinquante collaborateurs y participent. Diderot y rédige des centaines d’articles, des métiers aux notions philosophiques, et défend l’idée que le savoir doit être utile et partagé. Malgré la révocation du privilège en 1759, l’entreprise est menée à son terme.

Dorval, enfant illégitime au cœur vertueux, aime Rosalie, la fiancée de son ami Clairville, et s’apprête à sacrifier sa passion à l’amitié, avant de découvrir que Rosalie est sa sœur. La pièce vaut surtout par les Entretiens sur le Fils naturel qui l’accompagnent : Diderot y théorise un « genre sérieux » entre tragédie et comédie, qui montre des conditions sociales et des situations de la vie ordinaire. C’est l’acte de naissance du drame bourgeois, prolongé l’année suivante par Le Père de famille.

À la demande de son ami Grimm, Diderot rend compte, pour la Correspondance littéraire, des expositions de peinture et de sculpture organisées au Louvre par l’Académie royale. Il décrit les tableaux pour des lecteurs qui ne les verront jamais, s’enthousiasme pour Greuze et Chardin, s’agace de Boucher, imagine des promenades dans les paysages de Vernet. Connus de son vivant par une poignée d’abonnés princiers, ces textes font aujourd’hui de lui l’un des fondateurs de la critique d’art moderne.

Suzanne Simonin, enfant illégitime, est enfermée au couvent par ses parents malgré son refus de prononcer ses vœux. Dans des mémoires adressés à un protecteur, elle raconte trois couvents, trois supérieures et trois formes d’oppression : la persécution, la cruauté, puis le désir trouble. Né d’une mystification destinée à faire revenir à Paris le marquis de Croismare, le roman devient un réquisitoire contre la clôture forcée et l’atteinte à la liberté des consciences.

Au café de la Régence, un philosophe, « Moi », converse avec « Lui », neveu du compositeur Jean-Philippe Rameau, parasite génial et sans scrupules. Musique, morale, génie, flatterie, argent : le Neveu démonte avec une franchise terrible l’hypocrisie sociale, mime tout un orchestre et ridiculise les vertus de son interlocuteur. Resté inédit du vivant de l’auteur, le texte paraît d’abord en allemand, traduit par Goethe, avant de devenir l’un des dialogues les plus commentés de la littérature française.

Trois dialogues enchaînés mettent en scène des personnes réelles : Diderot et d’Alembert, puis, au chevet de ce dernier qui délire en dormant, Julie de Lespinasse et le médecin Bordeu. Sous l’apparence d’une fantaisie, Diderot y expose une vision matérialiste du monde : la matière est sensible, les espèces se transforment, l’individu n’est qu’un moment d’un grand tout en perpétuel devenir. C’est l’un des sommets de sa philosophie de la nature.

Un valet et son maître cheminent on ne sait d’où vers on ne sait où. Jacques, convaincu que « tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut », entreprend le récit de ses amours, sans cesse interrompu par les rencontres, les accidents et les histoires des autres. Le narrateur interpelle son lecteur, refuse de lui obéir et joue avec les conventions du roman. Une réflexion souriante sur la liberté et le hasard.

Prenant prétexte du récit de voyage de Bougainville, deux interlocuteurs, A et B, lisent un prétendu supplément inédit : les adieux d’un vieillard tahitien qui maudit les Européens, puis l’entretien entre l’aumônier de l’expédition et le Tahitien Orou. Diderot y confronte les lois de la nature aux lois civiles et religieuses, dénonce la colonisation et interroge la morale sexuelle de son temps. Un texte bref, vif et toujours dérangeant.

Biographie en cinq actes

Denis Diderot naît le 5 octobre 1713 à Langres, ville fortifiée de Champagne, dans une famille d’artisans aisés : son père, Didier, est maître coutelier, un homme droit et sévère dont il gardera toute sa vie l’image. Il est baptisé dès le lendemain. Élève brillant chez les jésuites de la ville, il reçoit la tonsure en 1726, car la famille le destine à l’Église et espère qu’il héritera de la prébende d’un oncle chanoine. La mort de cet oncle ruine le projet.

Le jeune homme part alors poursuivre ses études à Paris, au collège d’Harcourt, et devient bachelier ès arts de l’université de Paris en 1728. Commencent ensuite une dizaine d’années de bohème : il refuse les carrières que son père lui propose, travaille quelque temps chez un procureur, donne des leçons de mathématiques, vit d’expédients et lit tout. Il apprend l’anglais, ce qui lui ouvrira bientôt les portes du métier de traducteur. En 1742, il se lie avec un jeune Genevois arrivé à Paris : Jean-Jacques Rousseau.

En 1743, Diderot épouse Anne-Antoinette Champion, une lingère qui vit pauvrement dans son immeuble. Le mariage se fait discrètement et contre l’avis de son père. Pour faire vivre son ménage, il traduit des ouvrages anglais, dont, en 1745, l’Essai sur le mérite et la vertu de Shaftesbury, qu’il enrichit de notes personnelles. L’année suivante, ses Pensées philosophiques sont condamnées au feu par le parlement de Paris : le traducteur est devenu un auteur suspect.

En 1746, le libraire Le Breton l’engage pour traduire la Cyclopaedia de Chambers ; dès 1747, Diderot en devient codirecteur avec le mathématicien d’Alembert et transforme le projet en une encyclopédie originale. Mais en 1749, sa Lettre sur les aveugles lui vaut d’être arrêté et enfermé au château de Vincennes, où il reste environ trois mois. Rousseau vient l’y voir : c’est sur la route de Vincennes qu’il découvre le sujet de concours qui fera naître son premier Discours.

Libéré, Diderot se consacre à l’Encyclopédie. Le prospectus paraît en 1750 et le premier volume en 1751, précédé du Discours préliminaire de d’Alembert. Diderot coordonne des dizaines de collaborateurs, rédige lui-même des centaines d’articles et visite les ateliers pour décrire avec exactitude les outils et les gestes des métiers. En 1753 naît sa fille Marie-Angélique, la seule de ses enfants qui lui survivra ; en 1755, la famille s’installe rue Taranne, qu’elle ne quittera presque plus.

Vers 1756, il se lie avec Sophie Volland, à qui il écrira pendant près de trente ans des lettres d’une liberté et d’une vivacité exceptionnelles. Il invente aussi un nouveau théâtre avec Le Fils naturel (1757) et Le Père de famille (1758). Mais les tempêtes s’accumulent : l’article « Genève » du tome VII provoque la rupture avec Rousseau, d’Alembert se retire, et en 1759 le privilège de l’Encyclopédie est révoqué tandis que le pape la met à l’Index.

Diderot ne renonce pas : avec l’appui discret du directeur de la Librairie, Malesherbes, qui met ses manuscrits à l’abri, il poursuit le travail dans une semi-clandestinité. En 1764, il découvre avec désespoir que Le Breton a secrètement censuré les épreuves des derniers volumes. Les dix derniers tomes de texte paraissent pourtant en 1765, et les planches s’achèvent en 1772. En 1759, l’année même de la révocation, son père meurt et il commence ses Salons pour la Correspondance littéraire de Grimm.

Parallèlement, il compose pour lui-même, ou pour quelques lecteurs, ses textes les plus audacieux : La Religieuse, Le Neveu de Rameau, Le Rêve de d’Alembert, le Supplément au voyage de Bougainville. En 1765, pour doter sa fille, il songe à vendre sa bibliothèque : Catherine II l’achète, lui en laisse l’usage et le nomme son bibliothécaire, avec des gages. En 1772, Angélique épouse Abel-François-Nicolas Caroillon de Vandeul, fils d’un industriel de Langres.

En 1773, Diderot se décide enfin au long voyage vers la Russie. Après un séjour à La Haye, il arrive à Saint-Pétersbourg en octobre et reste jusqu’en mars 1774. Catherine II le reçoit trois fois par semaine dans ses appartements privés ; il rédige pour elle des dizaines de mémoires sur l’éducation, la justice ou l’administration, sans parvenir à la convaincre de réformer son régime autocratique. Il en revient désabusé sur l’idée même de despote éclairé.

Ses dernières années sont fécondes : Jacques le Fataliste paraît en livraisons dans la Correspondance littéraire de 1778 à 1780, il collabore à l’Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal et publie un Essai sur les règnes de Claude et de Néron. En 1778, il rencontre probablement Voltaire, revenu triompher à Paris. Sophie Volland meurt en février 1784. Installé depuis peu dans un appartement de la rue de Richelieu, Diderot y meurt le 31 juillet 1784.

🌊 Une pensée qui dialogue avec elle-même

Diderot n’écrit presque jamais seul. Ses grands textes sont des conversations : Moi et Lui, Jacques et son maître, A et B, d’Alembert et Bordeu. La phrase est vive, coupée d’interjections, de questions, de digressions ; le narrateur interpelle son lecteur, le contredit, le laisse en suspens. Rien n’est plus éloigné du traité qui démontre que cette prose qui cherche et qui se reprend.

Ce goût du dialogue n’est pas un procédé : il traduit une pensée du mouvement. Pour le matérialiste qu’il devient, la matière sent, les espèces changent, les opinions aussi. Il faut donc penser avec ses contradictions plutôt que contre elles. Comment rester libre et vertueux dans un monde où tout semble déterminé, sinon en continuant de discuter ?

« Mes pensées, ce sont mes catins. »

Denis Diderot, Le Neveu de Rameau

Influences de Diderot

  • Didier Diderot, son père : l’image de l’artisan probe et sévère, qui nourrit son goût des métiers, sa morale familiale et le théâtre du Père de famille.
  • Shaftesbury : la morale de la vertu et de l’enthousiasme, qu’il découvre en traduisant l’Essai sur le mérite et la vertu en 1745.
  • Francis Bacon : l’arbre des connaissances et l’éloge de la méthode expérimentale, qui structurent le plan de l’Encyclopédie.
  • Ephraim Chambers : la Cyclopaedia, point de départ du projet encyclopédique, que Diderot dépasse en ambition et en audace.
  • Samuel Richardson : le roman de la sensibilité et de la vérité morale, auquel il consacre un vibrant Éloge de Richardson.
  • Laurence Sterne : la liberté narrative de Tristram Shandy, dont Jacques le Fataliste reprend le ton badin et certains épisodes.

Diderot unit l’héritage expérimental anglais, Bacon, Shaftesbury, Chambers, et la sensibilité romanesque de Richardson et de Sterne. De cette double école naît une œuvre qui raisonne et qui s’émeut à la fois.

Style, thèmes et signature

  • Style : une prose orale et nerveuse, faite de dialogues, de digressions, d’apostrophes au lecteur, de pantomimes et de ruptures de ton.
  • Signature : la pensée en mouvement ; l’auteur se dédouble, se contredit et laisse le lecteur trancher.
  • Thèmes : la matière et le vivant, la liberté et le déterminisme, la vertu et le génie, la nature contre les lois, l’art et l’illusion, l’émancipation par le savoir.
  • Motif récurrent : la conversation à deux voix, au café, en chemin ou au chevet d’un rêveur, où rien n’est jamais tout à fait conclu.

Postérité : ce que Diderot a changé

De son vivant, Diderot est d’abord le directeur de l’Encyclopédie, l’ouvrage qui a fait circuler dans toute l’Europe l’esprit critique des Lumières. Son théâtre, traduit en allemand par Lessing, ouvre la voie au drame moderne. Mais l’écrivain véritable se révèle après sa mort : Goethe traduit Le Neveu de Rameau en 1805, Hegel le commente, et le XIXe siècle découvre peu à peu ses romans et ses dialogues.

Ses Salons fondent un genre que Charles Baudelaire et Émile Zola pratiqueront à leur tour. Aujourd’hui, on lit en lui un précurseur du roman qui joue avec ses propres règles, de la réflexion sur le jeu de l’acteur et d’une pensée du vivant en perpétuelle transformation. Langres lui a consacré la Maison des Lumières Denis Diderot.

Dix citations célèbres

Phrase des premières lignes du Neveu de Rameau. Le philosophe, « Moi », raconte qu’il va s’asseoir au Palais-Royal, sur le banc d’Argenson, et laisse son esprit suivre la première idée venue, comme ces jeunes libertins qui courent après chaque courtisane. L’image, volontairement provocante, résume la méthode de Diderot : une pensée qui vagabonde, se laisse séduire et ne s’attache à aucune certitude.

Tirée de la première des Pensées philosophiques (1746), cette phrase prend le contre-pied de toute une tradition morale et religieuse qui condamne les passions. Pour le jeune Diderot, ce sont elles qui font les héros, les artistes et les inventeurs ; les étouffer, c’est mutiler l’homme. Ce plaidoyer pour l’énergie vitale annonce sa défense constante de la sensibilité et du génie.

Ce sont les mots qui ouvrent les Pensées philosophiques. Diderot y ajoute aussitôt une pointe : si ces pensées plaisent à tout le monde, il les tiendra pour détestables. Dès son premier livre personnel, il se présente comme un esprit libre qui écrit pour une élite de lecteurs exigeants, prêt à déplaire, et qui sait que parler de Dieu hors des dogmes l’expose à la censure.

Début de l’article « Encyclopédie », que Diderot rédige pour le tome V (1755). La suite de la phrase précise l’ambition : exposer le système général de ces connaissances aux contemporains et les transmettre aux générations futures, afin que leurs descendants deviennent « plus instruits » et, en même temps, « plus vertueux et plus heureux ». Tout l’idéal des Lumières tient dans cette foi en un savoir partagé.

Première phrase de l’article « Autorité politique », publié en 1751 dans le premier volume de l’Encyclopédie. Diderot y affirme que la liberté est un bien naturel dont chacun a le droit de jouir dès qu’il jouit de la raison, et que le prince tient son autorité du consentement de ses sujets. L’article, jugé dangereux, fut l’un de ceux qui attirèrent les foudres sur l’entreprise.

Formule des Pensées sur l’interprétation de la nature (1753). Diderot la complète aussitôt : l’observation recueille les faits, la réflexion les combine, l’expérience vérifie le résultat de la combinaison. Contre les grands systèmes abstraits, il défend une science modeste et active, qui avance par essais et vérifications. Ce texte fait de lui l’un des penseurs de la méthode expérimentale au XVIIIe siècle.

Dans Le Rêve de d’Alembert (écrit en 1769), le mathématicien, plongé dans un sommeil fiévreux, parle à voix haute devant Julie de Lespinasse et le médecin Bordeu. Il affirme que tout tient dans la nature, qu’il n’y a pas de vide dans la chaîne des êtres et que l’individu isolé n’existe pas. Cette vision d’un univers matériel unique, en perpétuel devenir, est le cœur de la philosophie de Diderot.

Thèse centrale du Paradoxe sur le comédien, rédigé à partir de 1773 et publié en 1830. Contre l’idée reçue, Diderot soutient que le grand acteur ne ressent pas les émotions qu’il joue : il les observe, les compose et les reproduit avec sang-froid, soir après soir. L’extrême sensibilité, au contraire, fait les acteurs médiocres. Le texte nourrit encore les débats sur l’art du jeu.

Ouverture de Jacques le Fataliste et son maître. D’emblée, le narrateur refuse de donner au lecteur les informations attendues : ni noms, ni origine, ni destination. Ce jeu de questions et de réponses déconcertantes fait entrer dans un roman qui se moque des conventions romanesques, met en scène le hasard et pose, sur le ton de la plaisanterie, la question de la liberté humaine.

Extrait des Regrets sur ma vieille robe de chambre (1769). Ayant reçu en cadeau une robe de chambre somptueuse, Diderot constate que son bureau entier lui paraît soudain indigne d’elle : il remplace peu à peu chaque objet familier. La vieille robe, tachée d’encre, disait l’homme qui travaille ; la nouvelle lui donne l’air d’un riche oisif. Une méditation pleine d’humour sur le luxe et l’aliénation par les objets.

Dix anecdotes

Privé de matériel d’écriture lors de sa détention à Vincennes en 1749, Diderot aurait trouvé une parade : de l’ardoise réduite en poudre très fine mêlée à du vin pour faire de l’encre, et un cure-dent en guise de plume. L’anecdote, transmise par la tradition familiale et ses premiers biographes, est rapportée comme telle. Elle dit bien l’obstination d’un homme pour qui penser, c’était écrire, coûte que coûte.

Pendant l’emprisonnement de Diderot, Rousseau vient régulièrement lui rendre visite à pied depuis Paris. Selon le récit qu’il en fera dans les Confessions, c’est au cours de l’une de ces marches qu’il lit dans le Mercure de France la question mise au concours par l’académie de Dijon sur les sciences et les arts. Il en éprouve un choc. Le Discours qui en naîtra, primé en 1750, lance sa carrière.

En 1765, Diderot, qui veut doter sa fille, envisage de vendre sa bibliothèque. Informée par Grimm, Catherine II l’achète, mais lui en laisse la jouissance jusqu’à sa mort et le nomme bibliothécaire de ses propres livres, avec une pension. Le philosophe continue donc à travailler au milieu de livres qui ne lui appartiennent plus. Ils ne partiront pour Saint-Pétersbourg qu’après sa disparition.

Lors des entretiens de Saint-Pétersbourg, Diderot, emporté par la conversation, gesticule et saisit le bras ou tapote les genoux de son interlocutrice. Catherine II s’en amuse dans une lettre à Mme Geoffrin, où elle raconte avoir dû placer une table entre eux pour se protéger de l’éloquence trop démonstrative du philosophe. La scène, souvent citée, dit beaucoup de la familiarité et de la fougue de Diderot.

Les Regrets sur ma vieille robe de chambre racontent comment un seul cadeau, une robe somptueuse, pousse l’écrivain à remplacer peu à peu tout son mobilier, jugé indigne d’elle. Plus de deux siècles plus tard, l’anthropologue canadien Grant McCracken a donné à ce mécanisme de consommation en chaîne le nom d’« effet Diderot ». Le petit texte de 1769 est devenu un classique des études sur la consommation.

En 1764, en consultant un article imprimé, Diderot découvre avec stupeur que son libraire Le Breton, craignant les poursuites, a secrètement retranché des passages des épreuves corrigées de plusieurs volumes de l’Encyclopédie. Le philosophe en est profondément blessé et menace de tout abandonner. Il poursuit pourtant le travail jusqu’au bout, sans pouvoir rétablir les passages supprimés.

L’histoire du Neveu de Rameau tient du roman. Publié d’abord en 1805 dans une traduction allemande de Goethe, retraduit ensuite en français, il paraît en 1821 d’après une copie venue de la fille de Diderot. Ce n’est qu’en 1891 que le bibliothécaire Georges Monval découvre, dans une boîte de bouquiniste sur les quais de la Seine, le manuscrit autographe qui permet enfin d’établir le texte exact.

La Religieuse trouve son origine dans une mystification. En 1760, avec Grimm et quelques amis, Diderot veut faire revenir à Paris le marquis de Croismare, retiré en Normandie, qui s’était autrefois intéressé au sort d’une religieuse en procès pour rompre ses vœux. Ils lui écrivent des lettres signées de cette prétendue fugitive. La farce terminée, Diderot en tire un roman bouleversant.

Pendant près de trente ans, Diderot habite un logement au quatrième étage, rue Taranne. Vieillissant et malade, il peine à gravir l’escalier. Grâce à Grimm et à la générosité de Catherine II, un appartement lui est procuré rue de Richelieu, dans un hôtel où il s’installe en juillet 1784. Il n’en profite que quelques jours : il y meurt le 31 juillet, à l’âge de soixante-dix ans.

Après sa mort, une autopsie est pratiquée selon son vœu ; elle révèle notamment un cœur très hypertrophié. Le 1er août 1784, son cercueil est conduit à l’église Saint-Roch et déposé dans la crypte, sous la chapelle de la Vierge. Les sépultures de cette crypte ont été bouleversées par la suite : on ignore aujourd’hui ce que sont devenus les restes de Diderot.

Glossaire

Chez Diderot, le mot désigne moins un simple dictionnaire qu’un projet de civilisation : relier toutes les connaissances, des sciences aux métiers manuels, pour les rendre utiles et les transmettre. L’ordre alphabétique est corrigé par un système de liens entre les articles. Il s’agit, selon sa formule, de « changer la façon commune de penser ».

Système de références croisées de l’Encyclopédie. Dans l’article « Encyclopédie », Diderot explique qu’ils relient les notions entre elles mais peuvent aussi, discrètement, confronter un article conformiste à un autre qui le contredit. Ils deviennent ainsi un instrument de critique sous la surveillance des censeurs.

Doctrine selon laquelle tout ce qui existe est matière, y compris la pensée. Diderot en donne une version dynamique : la matière est douée de sensibilité, elle s’organise, les espèces se transforment. L’âme n’est plus un principe séparé, mais le produit d’une organisation du vivant.

Genre théâtral théorisé par Diderot dans les Entretiens sur le Fils naturel (1757) et le Discours sur la poésie dramatique (1758). Ni tragédie ni comédie, il met en scène des personnes ordinaires, des conditions sociales et des devoirs familiaux, en prose, pour émouvoir et instruire le public.

Thèse selon laquelle le grand acteur doit garder la tête froide et ne pas éprouver réellement les passions qu’il représente. Le jeu repose sur l’observation, le travail et la maîtrise, et non sur l’émotion du moment, qui rend la performance inégale d’un soir à l’autre.

Exposition publique des œuvres des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture, tenue au Louvre, dans le Salon carré. Par extension, le compte rendu critique qu’en donne Diderot : description, jugement et rêverie mêlés, écrits pour des lecteurs qui ne verront jamais les tableaux.

Notion clé chez Diderot, à la fois physique et morale. Elle désigne la propriété de la matière vivante de réagir, mais aussi la disposition du cœur à s’émouvoir. Diderot l’exalte dans ses drames et ses Salons, tout en s’en méfiant chez l’artiste, qui doit la maîtriser pour créer.

Dix personnages clés

Jean-François Rameau, neveu du célèbre compositeur, est un musicien raté qui vit en parasite à la table des riches. Bouffon de génie, il mime un orchestre entier, une danseuse ou un solliciteur avec une virtuosité stupéfiante. Il revendique sans honte la flatterie et l’intérêt comme les vraies lois de la société. Sa franchise cynique fait de lui l’un des personnages les plus troublants du XVIIIe siècle.

Interlocuteur du Neveu, « Moi » défend la vertu, le génie et le bonheur des honnêtes gens. Proche de Diderot sans se confondre avec lui, il est souvent mis en difficulté par les arguments de son adversaire. Lorsqu’ils débattent de Jean Racine, homme jugé médiocre mais auteur de chefs-d’œuvre durables, le philosophe doit admettre que le génie et la morale ne vont pas toujours ensemble.

Valet bavard et philosophe, Jacques répète ce que lui a appris son capitaine : tout ce qui arrive ici-bas était écrit là-haut. Blessé au genou à la bataille de Fontenoy, il raconte à son maître l’histoire de ses amours, sans jamais parvenir à la terminer. Fataliste en théorie, il agit pourtant avec énergie et bon sens : sa contradiction amuse le lecteur et nourrit la réflexion sur la liberté.

Jamais nommé, le maître de Jacques prise du tabac, regarde l’heure à sa montre et réclame sans cesse la suite des récits de son valet. Peu à peu, il apparaît qu’il dépend de Jacques bien plus que Jacques ne dépend de lui. Leur couple, qui renverse la hiérarchie sociale, fait de ce roman une méditation souriante sur le pouvoir et la servitude.

Jeune fille au caractère droit, Suzanne est forcée par sa famille d’entrer au couvent parce qu’elle est née d’une faute de sa mère. Elle traverse trois maisons religieuses : une supérieure bienveillante, puis une autre qui la persécute, enfin une troisième qui la poursuit d’un amour trouble. Elle ne cesse de réclamer sa liberté. Sa voix fait d’elle une figure de la conscience opprimée.

Héroïne de l’histoire racontée par l’hôtesse d’une auberge, cette veuve délaissée par le marquis des Arcis prépare une vengeance implacable : elle lui fait épouser une jeune femme qu’elle présente comme vertueuse, mais qui a vécu de la prostitution. Le dénouement inattendu, où le marquis pardonne, déjoue la vengeance. Ce récit a inspiré au cinéma Les Dames du bois de Boulogne de Robert Bresson.

Tahitien qui accueille l’aumônier de l’expédition de Bougainville, Orou lui offre l’hospitalité, y compris celle de sa femme et de ses filles. Devant le refus embarrassé du religieux, il l’interroge sur les lois de son pays et met à nu les contradictions entre la nature, la religion et les lois civiles européennes. Il incarne une morale naturelle, simple et argumentée.

Au moment du départ des Français, ce vieil homme prononce une harangue contre Bougainville : « Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. » Il accuse les Européens d’apporter la propriété, la jalousie, la maladie et la domination. Sa voix prophétique fait de lui l’une des premières figures littéraires de la critique du colonialisme.

Enfant illégitime, mélancolique et vertueux, Dorval aime Rosalie, promise à son ami Clairville, et veut s’effacer par fidélité. La découverte de ses origines révèle que Rosalie est sa sœur, et la pièce se dénoue dans la reconnaissance et la réconciliation familiale. Dorval est aussi l’interlocuteur des Entretiens où Diderot expose sa théorie du drame : le personnage sert de porte-parole au théoricien.

Sultan du Congo qui s’ennuie, Mangogul reçoit du génie Cucufa un anneau magique qui oblige les « bijoux » des femmes, c’est-à-dire leur sexe, à raconter leurs aventures. Ce premier roman de Diderot, publié anonymement en 1748, est une satire libertine de la cour de Louis XV déguisée en conte oriental. Il mêle grivoiserie et réflexions sur la musique, le théâtre et la philosophie.

Chronologie

  • 1713 — Naissance le 5 octobre à Langres, fils d’un maître coutelier.
  • 1726 — Reçoit la tonsure ; élève des jésuites de Langres, puis du collège d’Harcourt à Paris.
  • 1728 — Bachelier ès arts de l’université de Paris ; début d’une dizaine d’années de bohème.
  • 1742 — Rencontre avec Jean-Jacques Rousseau.
  • 1743 — Mariage avec Anne-Antoinette Champion, contre l’avis de son père.
  • 1745 — Traduction de l’Essai sur le mérite et la vertu de Shaftesbury.
  • 1746 — Pensées philosophiques, condamnées au feu ; engagé par Le Breton pour traduire la Cyclopaedia de Chambers.
  • 1747 — Codirecteur de l’Encyclopédie avec d’Alembert.
  • 1748 — Les Bijoux indiscrets.
  • 1749 — Lettre sur les aveugles ; détention au château de Vincennes.
  • 1751 — Premier volume de l’Encyclopédie.
  • 1753 — Naissance de sa fille Marie-Angélique ; Pensées sur l’interprétation de la nature.
  • 1756 — Début de la liaison et de la correspondance avec Sophie Volland.
  • 1757 — Le Fils naturel et les Entretiens ; l’article « Genève » provoque la rupture avec Rousseau.
  • 1758 — Le Père de famille et le Discours sur la poésie dramatique.
  • 1759 — Révocation du privilège de l’Encyclopédie ; mort de son père ; premier Salon.
  • 1760 — Mystification du marquis de Croismare, origine de La Religieuse.
  • 1764 — Découverte de la censure secrète de Le Breton.
  • 1765 — Parution des dix derniers volumes de texte ; Catherine II achète sa bibliothèque.
  • 1769 — Le Rêve de d’Alembert ; Regrets sur ma vieille robe de chambre.
  • 1772 — Dernier volume de planches ; mariage de sa fille.
  • 1773-1774 — Voyage à La Haye et séjour à Saint-Pétersbourg auprès de Catherine II.
  • 1778-1780 — Jacques le Fataliste paraît en livraisons dans la Correspondance littéraire.
  • 1784 — Mort de Sophie Volland en février ; mort de Diderot le 31 juillet, rue de Richelieu ; inhumé à Saint-Roch.
  • 1805 — Le Neveu de Rameau paraît en allemand, traduit par Goethe.