Ecrivains · octobre 16, 2026

François-René de Chateaubriand — l’enchanteur des Mémoires d’outre-tombe

Chateaubriand écrivant à la bougie, fenêtre ouverte sur Saint-Malo et la mer, gravure sépia et ambre

Le Déca Littéraire — Portrait d’écrivain

François-René de Chateaubriand

1768 — 1848

Né à Saint-Malo le 4 septembre 1768 — mort à Paris le 4 juillet 1848

Carte d’identité

  • Nom : François-René, vicomte de Chateaubriand, fils de René-Auguste de Chateaubriand, comte de Combourg, et d’Apolline Jeanne Suzanne de Bédée
  • Naissance : 4 septembre 1768, Saint-Malo
  • Décès : 4 juillet 1848, Paris, rue du Bac ; inhumé sur l’îlot du Grand Bé, face à Saint-Malo
  • Période : fin du XVIIIe siècle et première moitié du XIXe siècle
  • Territoires : Saint-Malo et la mer, le château de Combourg, l’Amérique de 1791, le Londres de l’exil, Rome, l’Orient et Jérusalem, la Vallée-aux-Loups, l’Abbaye-aux-Bois
  • Genres : mémoires, récit et roman, épopée en prose, apologétique, récit de voyage, essai historique et politique, journalisme, traduction
  • Mots-clés : mémoire, mélancolie, vague des passions, christianisme, exil, Révolution, Napoléon, Restauration, outre-tombe
  • Distinction : élu à l’Académie française en 1811 (fauteuil 19) ; pair de France en 1815 ; ministre des Affaires étrangères de 1822 à 1824
  • Lecture express : un aristocrate breton jeté dans la Révolution, qui a fait de sa vie, de ses exils et de ses deuils la matière d’un monument de prose. Comment rester fidèle à un monde disparu tout en écrivant pour celui qui naît ?

✨ Pourquoi Chateaubriand compte encore

Chateaubriand se décrit lui-même « entre les deux siècles comme au confluent de deux fleuves ». Né sous Louis XV, mort quelques mois après la révolution de 1848, il a traversé la chute de la monarchie, l’émigration, l’Empire, la Restauration et la monarchie de Juillet. Avec René et le vague des passions, il donne une voix à la mélancolie d’une génération privée d’avenir, que les romantiques reconnaîtront comme leur propre portrait.

Mais son œuvre décisive est ailleurs : les Mémoires d’outre-tombe, écrits pendant plus de trente ans et publiés après sa mort. Il y invente une manière nouvelle de raconter une vie, où le souvenir intime et la grande histoire se répondent, où un chant d’oiseau peut ressusciter l’enfance. Aucun mémorialiste français n’a porté aussi loin l’alliance de la phrase musicale, de l’ironie et du sens tragique du temps.

Œuvres essentielles

Publié à Londres pendant l’émigration, ce premier livre compare les révolutions de l’Antiquité à celle que vit la France. Le jeune exilé y cherche des lois de l’histoire et y laisse percer un scepticisme religieux qu’il reniera ensuite. Sous l’Empire, la police en retrouvera un exemplaire pour l’opposer au Génie du christianisme. L’ouvrage révèle déjà sa méthode : penser le présent à la lumière des ruines du passé.

Dans la Louisiane du XVIIIe siècle, le vieux Natchez Chactas raconte sa jeunesse : prisonnier d’une tribu ennemie, il est délivré par Atala, jeune Indienne chrétienne. Leur fuite à travers les forêts les conduit chez le père Aubry, missionnaire. Mais Atala, liée par un vœu de virginité fait par sa mère, s’empoisonne plutôt que de le trahir. Ce récit, d’abord publié seul, devient un épisode du Génie du christianisme.

Paru le 14 avril 1802, au moment où le Concordat rétablit le culte catholique, ce vaste ouvrage défend la religion non par la théologie mais par la beauté : poésie, arts, cathédrales, cérémonies, morale. Chateaubriand veut prouver que le christianisme est la religion la plus favorable au génie. Atala et René y figurent comme illustrations. Le livre lui apporte une gloire immédiate et renouvelle la sensibilité religieuse et esthétique du siècle.

Réfugié chez les Natchez, René confie au vieux Chactas et au père Souël le secret de sa tristesse : une jeunesse errante, l’ennui de tout, le désir d’« orages » qui l’emporteraient ailleurs, et l’amour coupable que lui a avoué sa sœur Amélie en prenant le voile. Destiné à illustrer le danger du vague des passions, ce bref récit est devenu le bréviaire de la mélancolie romantique.

Sous Dioclétien, le jeune Grec chrétien Eudore aime Cymodocée, fille d’un prêtre d’Homère. Le récit de sa vie, de la Gaule à Rome, oppose le monde païen et la foi nouvelle, avant que les deux amants ne meurent ensemble dans l’arène. Chateaubriand a parcouru la Grèce et l’Orient pour en peindre les décors. L’épisode de Velléda, la druidesse armoricaine, compte parmi ses pages les plus admirées.

En 1806-1807, Chateaubriand traverse la Grèce, Constantinople, la Terre sainte, l’Égypte, Tunis et l’Espagne. Il en tire un récit qui mêle érudition antique, impressions de pèlerin et autoportrait du voyageur. Plus qu’un guide, c’est la naissance d’un genre : le voyage d’écrivain, où le paysage sert de miroir à la mémoire et à la culture de celui qui le regarde.

Au XVIe siècle, Aben-Hamet, descendant des Abencérages chassés de Grenade, revient en secret dans la ville de ses ancêtres. Il y aime Blanca, fille d’une grande famille chrétienne liée au Cid. Leur amour se heurte à la fidélité de chacun à sa foi et à son lignage. Écrite à la Vallée-aux-Loups, cette nouvelle à l’espagnole condense en quelques pages l’honneur, l’exil et la nostalgie.

Vaste manuscrit commencé pendant l’exil et dont Atala et René avaient été détachés, Les Natchez ne paraît intégralement qu’en 1826. On y suit René parmi les Indiens de Louisiane, marié à Céluta, jusqu’au massacre de la tribu. Les premiers livres imitent l’épopée ; la suite, plus libre, multiplie les rêveries et les tableaux de nature d’une grande ampleur.

Dernier livre publié de son vivant, la Vie de Rancé raconte l’abbé de Rancé, mondain du Grand Siècle devenu le sévère réformateur de la Trappe. Sous prétexte d’hagiographie, le vieil écrivain livre une méditation fragmentaire sur la vieillesse, la vanité de la gloire et la mort. Son écriture elliptique, faite d’éclats et de digressions, a fasciné les lecteurs modernes.

Commencés en 1809, d’abord sous le titre Mémoires de ma vie, achevés en 1841, ils paraissent après sa mort, en feuilleton dans La Presse à partir d’octobre 1848, puis en douze volumes. L’auteur y raconte son enfance bretonne, l’Amérique, l’exil, Napoléon, la Restauration, ses amours et ses deuils, en parlant d’outre-tombe. C’est son chef-d’œuvre et l’un des sommets de la prose française.

Biographie en cinq actes

François-René naît le 4 septembre 1768 à Saint-Malo, dernier fils d’un père qui a rétabli la fortune familiale et racheté la terre de Combourg. Mis d’abord en nourrice à Plancoët, chez sa grand-mère de Bédée, il grandit entre les grèves malouines et les sombres soirées du château de Combourg, où un père taciturne arpente la grande salle sous les yeux de sa femme et de ses enfants.

Ses études le conduisent aux collèges de Dol, de Rennes puis de Dinan. À Dol, ses phrases latines tombent si naturellement en vers que son professeur le surnomme « l’Élégiaque ». Sa complicité avec sa sœur Lucile, âme exaltée et fragile, nourrit ses premières rêveries. Officier au régiment de Navarre, présenté à la cour de Versailles, il fréquente à Paris les gens de lettres, tandis que la Révolution commence. Le monde de son enfance est en train de disparaître : il en deviendra le peintre.

En 1791, il s’embarque pour Baltimore avec un projet romanesque : chercher le passage du Nord-Ouest. Il visite Philadelphie, remonte l’Hudson, gagne le Niagara et découvre les forêts et les peuples indiens qui nourriront toute son œuvre. Dans une ferme, un journal anglais lui apprend la fuite du roi et son arrestation à Varennes : il décide de rentrer.

Au printemps 1792, il épouse à Saint-Malo Céleste Buisson de La Vigne, puis rejoint l’armée des émigrés à Coblence. Blessé au siège de Thionville, malade, il passe par Bruxelles et Jersey avant de gagner Londres en 1793. C’est la misère : un grenier, des traductions, des leçons dans le Suffolk. Il y publie l’Essai sur les révolutions (1797) et commence Les Natchez. La mort de sa mère, puis celle de sa sœur Julie, provoquent en 1798 un retour à la foi. En 1800, il rentre en France avec le manuscrit d’un livre de combat.

Atala (1801) fait sensation ; le Génie du christianisme (1802), publié au moment du Concordat, le rend célèbre. Bonaparte le nomme premier secrétaire d’ambassade à Rome, où Pauline de Beaumont, malade, vient le rejoindre et meurt en 1803. En 1804, l’exécution du duc d’Enghien le pousse à démissionner : la rupture avec le maître de la France est consommée.

En 1806-1807, il part pour la Grèce, Constantinople et Jérusalem. À son retour, un article du Mercure de France qui évoque Néron et Tacite déplaît à l’Empereur. Il se retire alors à la Vallée-aux-Loups, près de Paris, où il écrit Les Martyrs (1809), l’Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811), Le Dernier Abencérage et commence ses Mémoires. Élu à l’Académie française en 1811, il doit renoncer à prononcer un discours de réception jugé trop hostile au régime.

En 1814, son pamphlet De Buonaparte et des Bourbons salue le retour du roi. Pendant les Cent-Jours, il suit Louis XVIII à Gand ; il est fait pair de France en 1815. Mais l’écrivain est un royaliste indocile : sa brochure De la monarchie selon la Charte lui vaut la saisie de l’ouvrage et la perte de sa pension, et il doit vendre la Vallée-aux-Loups. En 1817, il rencontre Juliette Récamier, l’amie de toute sa vie.

Ambassadeur à Berlin en 1820, à Londres en 1822, il devient ministre des Affaires étrangères à la fin de 1822 et mène l’expédition d’Espagne. Renvoyé brutalement en 1824, il passe dans l’opposition libérale et défend la liberté de la presse. Il publie ses Œuvres complètes, qui révèlent Les Natchez et Le Dernier Abencérage. En 1828, il est ambassadeur à Rome. La révolution de 1830 met fin à sa carrière politique.

Fidèle à la branche aînée des Bourbons, il refuse de prêter serment à Louis-Philippe et renonce à sa pairie. Légitimiste par honneur, il est arrêté en 1832 pour son engagement en faveur de la duchesse de Berry, puis acquitté. Ses ressources sont maigres : il publie les Études historiques (1831), l’Essai sur la littérature anglaise et une traduction du Paradis perdu de Milton (1836), et cède en 1836 la propriété de ses Mémoires à une société d’actionnaires.

Dans le salon de Juliette Récamier, à l’Abbaye-aux-Bois, il fait lire des fragments de son grand livre, qu’il achève en 1841. La Vie de Rancé (1844) est sa dernière œuvre. Veuf en 1847, presque paralysé, il meurt rue du Bac le 4 juillet 1848, quelques jours après les journées de Juin. Le 19 juillet, il est inhumé au Grand Bé, le tombeau marin qu’il avait demandé à sa ville natale vingt ans plus tôt.

🌊 Une prose qui fait chanter la mémoire

Chateaubriand écrit en prose comme d’autres écrivent en vers. Sa phrase s’étire, se balance, se clôt sur une chute ; elle aime les noms propres, les paysages immenses, les ruines et les tombeaux. Cette musique sert un sentiment neuf : l’écart entre l’imagination et le réel, entre un cœur trop plein et un monde trop étroit.

La vraie audace est dans les Mémoires d’outre-tombe. L’auteur y superpose les époques, passe d’un souvenir d’enfance à une ambassade, d’un champ de bataille à une chambre de malade, et commente sa propre vie depuis la mort. Comment raconter une existence quand l’histoire a balayé tout ce qui lui donnait sens ? Sa réponse : en faisant de la mémoire elle-même le sujet de l’œuvre.

« Je me suis rencontré entre les deux siècles comme au confluent de deux fleuves. »

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, « Préface testamentaire »

Influences de Chateaubriand

  • Virgile et Fénelon : au collège, la lecture du quatrième livre de l’Énéide et du Télémaque lui révèle l’harmonie de la prose et des vers antiques ; Didon et Eucharis éveillent ses premières émotions.
  • Homère et la Bible : les deux sources de l’épopée qu’il veut réconcilier dans Les Martyrs, où le merveilleux chrétien prend la place des dieux païens.
  • Jean-Jacques Rousseau : la rêverie solitaire, la nature comme confidente, l’aveu de soi ; l’Essai sur les révolutions porte encore la marque de sa pensée, que le Génie combat ensuite.
  • Bernardin de Saint-Pierre : l’exotisme sentimental et le tableau de nature lointaine, dont Atala reprend et dramatise la formule.
  • John Milton : découvert pendant l’exil anglais, admiré au point d’être traduit intégralement en 1836 ; le Paradis perdu nourrit sa vision d’une épopée chrétienne.
  • Louis de Fontanes : l’ami et le conseiller littéraire, qui l’encourage à Londres et l’aide à son retour ; il disait que Chateaubriand avait reçu « les deux instruments », le vers et la prose.
  • La Bretagne et la mer : Saint-Malo, les grèves, les tempêtes et le château de Combourg forment le paysage intérieur de toute son œuvre, jusqu’au tombeau du Grand Bé.

Chateaubriand hérite du classicisme une langue et des modèles antiques, et de Rousseau une sensibilité. Il les met au service d’une expérience inédite : celle d’un homme déraciné par la Révolution, pour qui la religion, la nature et la mémoire deviennent des refuges et des sources de beauté. C’est cette fusion qui fait de lui le grand passeur entre les Lumières et le romantisme.

Style, thèmes et signature

  • Style : une prose poétique, rythmée et sonore, riche en images, en noms propres et en périodes amples, que coupent soudain une maxime ou une ironie sèche.
  • Signature : mêler l’intime et l’histoire, le moi et le siècle, en parlant depuis la mort ou depuis les ruines.
  • Thèmes : la mélancolie, l’exil, la religion, la nature sauvage, l’amour impossible, la fuite du temps, la fidélité politique, la vanité de la gloire.
  • Motif récurrent : le tombeau et la ruine, des forêts d’Amérique au Grand Bé, en passant par Rome et Jérusalem ; la mer et la tempête, liées à la naissance et à la mort.

Postérité : ce que Chateaubriand a changé

Toute la génération romantique s’est reconnue en lui. Adolescent, Victor Hugo note dans un cahier qu’il veut être « Chateaubriand ou rien » ; Lamartine, Vigny et Musset héritent de René le mal du siècle. Baudelaire voit en lui un maître du dandysme et de la grandeur blessée, Flaubert fait le pèlerinage de sa tombe.

Les Mémoires d’outre-tombe ont ensuite ouvert la voie aux grandes écritures du souvenir : Proust le salue comme un précurseur de la mémoire involontaire. Le Grand Bé, sa maison de la Vallée-aux-Loups et ses textes au programme des lycées entretiennent aujourd’hui encore la présence de celui qui fut l’un des premiers écrivains-monuments de la littérature française.

Dix citations célèbres

Cette phrase de la Préface testamentaire des Mémoires d’outre-tombe résume sa situation : il plonge dans « leurs eaux troublées », quittant à regret le vieux rivage où il est né pour nager vers la rive inconnue des générations nouvelles. Chateaubriand se présente comme un témoin-passeur, fidèle à l’Ancien Régime par l’origine, mais tourné vers le monde moderne par la pensée et par l’écriture.

Ce cri de René est le plus célèbre de son œuvre. Le héros, errant dans la campagne d’automne, appelle une tempête qui l’arracherait à l’ennui de son existence. La phrase incarne le désir d’un ailleurs indéfini, cœur du vague des passions. Elle est devenue la devise de la jeunesse romantique, au point de faire oublier la condamnation morale que l’auteur portait sur son personnage.

Tirée du chapitre « Du vague des passions » du Génie du christianisme, cette formule définit l’état d’âme qu’illustre René. Selon Chateaubriand, la civilisation moderne multiplie les connaissances et les rêves avant même que l’homme ait vécu. Il en résulte une inquiétude sans objet, une lassitude anticipée de l’existence. C’est l’une des premières analyses du mal du siècle.

Dans le même chapitre du Génie, cette antithèse résume l’écart qui fonde la mélancolie moderne. Le balancement de la phrase, avec ses trois adjectifs de chaque côté, montre aussi le style de Chateaubriand : une prose construite comme un vers, où l’harmonie sert la pensée. Toute la littérature romantique du désenchantement trouve ici une de ses formules fondatrices.

Dans la préface du Génie du christianisme, Chateaubriand explique son retour à la foi après la mort de sa mère, survenue pendant son exil à Londres, et celle de sa sœur. La conversion n’est pas présentée comme le fruit d’un raisonnement, mais d’une émotion. Cette formule brève, souvent citée, dit tout le projet du livre : toucher le cœur plutôt que convaincre la raison.

Cette maxime du Génie du christianisme appartient à sa réflexion sur la littérature. Chateaubriand y défend l’imitation des grands modèles, antiques ou chrétiens, contre la recherche de la nouveauté pour elle-même. L’originalité ne se décrète pas : elle tient à une voix si singulière qu’elle décourage la copie. La formule s’applique à merveille à sa propre prose.

Publiée dans le Mercure de France du 4 juillet 1807, sous couvert d’un compte rendu de voyage, cette phrase visait clairement Napoléon. Elle affirme que l’historien venge tôt ou tard les peuples du despote. L’article irrite l’Empereur ; l’affaire est étouffée, mais l’écrivain doit se faire oublier et se retire à la Vallée-aux-Loups. Il deviendra lui-même le Tacite de l’Empire dans ses Mémoires.

Au premier livre des Mémoires d’outre-tombe, l’héritier d’une vieille famille bretonne juge sa propre caste avec lucidité : sortie du premier âge, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier. Cette phrase montre l’aristocrate sans illusions, fidèle à la monarchie par honneur plus que par conviction, et capable de regarder la fin de son monde avec une ironie souveraine.

C’est ainsi que Chateaubriand se désigne au début des Mémoires d’outre-tombe, rédigé à la Vallée-aux-Loups. Le titre féodal, aussitôt démenti par l’absence de vassaux et d’argent, résume avec humour sa situation sous l’Empire : un gentilhomme ruiné, retiré dans une simple maison de jardinier, qui n’a plus pour domaine que ses arbres et ses livres.

Dans la Préface testamentaire, l’écrivain évoque sa vie solitaire et rêveuse traversant un monde de catastrophes, accompagnée de ses créatures : les fils de ses songes et les « filles de ses chimères », Atala, Amélie, Blanca, Velléda, Cymodocée. Il y revendique une « triple influence religieuse, politique et littéraire » sur son siècle. Le passage dresse lui-même la galerie de ses personnages.

Dix anecdotes

Au collège de Dol, le jeune Chateaubriand peine en mathématiques mais brille en latin. Ses phrases latines se transforment si naturellement en pentamètres que l’abbé Égault, son professeur, le surnomme « l’Élégiaque ». Le surnom faillit lui rester parmi ses camarades. Le futur poète en prose raconte lui-même l’épisode dans ses Mémoires, amusé de cette vocation révélée par la métrique.

Pensionnaire au collège, il dévore en cachette des livres qu’on lui laisse feuilleter sans se douter de leur effet. Pour lire la nuit ces « descriptions séduisantes des désordres de l’âme », il vole de petits bouts de cierges dans la chapelle. Il s’endort en murmurant des phrases où il essaie d’imiter la douceur et l’harmonie de son modèle, l’écrivain qui a le mieux mis Racine en prose.

En 1791, à vingt-deux ans, Chateaubriand part pour l’Amérique avec un projet démesuré : découvrir le passage du Nord-Ouest. Le gouverneur qu’il consulte lui conseille d’abord de s’acclimater, d’apprendre plusieurs langues indiennes et de vivre quelques années avec les coureurs de bois. Le grand explorateur ne sera finalement qu’un voyageur de quelques mois, mais l’Amérique deviendra le décor de son œuvre.

Au cours de son voyage américain, dans une ferme, un journal anglais traîne sous ses yeux. Il y lit en grosses lettres : Flight of the king, « Fuite du roi ». C’est le récit de l’évasion de Louis XVI et de son arrestation à Varennes, accompagné de nouvelles de l’émigration. Le voyageur renonce à ses découvertes et rentre en France pour rejoindre l’armée des princes.

Le succès d’Atala fut tel que la jeune Indienne devint un sujet pour les peintres. Anne-Louis Girodet en tira Atala au tombeau, aussi appelé Les Funérailles d’Atala : la jeune femme morte, soutenue par le père Aubry et par Chactas, à demi nu, dans une grotte. Le tableau, conservé au musée du Louvre, a fixé pour des générations l’image du récit.

Élu à l’Académie française en 1811, Chateaubriand doit faire l’éloge de son prédécesseur, Marie-Joseph Chénier, ancien conventionnel. Son discours, qui évoque la liberté et le régicide, est jugé inacceptable par Napoléon. L’écrivain est contraint de le censurer et ne prononcera jamais de discours de réception. Il est l’un des rares académiciens à avoir siégé sans cérémonie officielle.

Vers l’âge de quinze ans, le jeune Victor Hugo inscrit dans l’un de ses cahiers une ambition sans nuance : il veut être « Chateaubriand ou rien ». La phrase dit le prestige immense de l’auteur du Génie auprès de la génération née avec le siècle. Hugo finira par éclipser son modèle, mais il ne reniera jamais cette admiration d’adolescent.

En 1836, pressé par les dettes, Chateaubriand signe un contrat avec une société d’actionnaires : contre 156 000 francs et une rente viagère, il cède la propriété littéraire de ses Mémoires, tels qu’ils existent et tels qu’ils existeront à sa mort. Il gagne la sécurité matérielle, mais perd la maîtrise de son livre, dont la publication lui échappera.

Du 21 octobre 1848 au 3 juillet 1850, les Mémoires d’outre-tombe paraissent en feuilleton au bas des pages de La Presse. Ils doivent rivaliser avec un roman d’Alexandre Dumas, mais surtout avec l’actualité : le haut du journal retentit des émeutes et des débats de la Deuxième République. Le chef-d’œuvre de la mémoire paraît au milieu du vacarme de l’histoire.

En 1828, répondant au maire de Saint-Malo à propos d’un projet de bassin à flot, Chateaubriand demande à sa ville natale un petit coin de terre sur le Grand Bé, îlot rocheux accessible à marée basse. Vingt ans plus tard, son cercueil y est porté. La tombe, sans nom, surmontée d’une simple croix de granit, est isolée par la mer deux fois par jour.

Glossaire

Notion forgée dans le Génie du christianisme : un état de l’âme où les passions, sans objet, se consument d’elles-mêmes dans un cœur solitaire. Riche d’imagination mais pauvre d’expérience, l’homme moderne est désabusé avant d’avoir vécu. René en est l’illustration.

Nom donné à la mélancolie de la jeunesse romantique, née après la Révolution et l’Empire. Chateaubriand en est le premier peintre avec René ; Musset lui donnera son nom dans La Confession d’un enfant du siècle.

Discours de défense de la religion. Le Génie du christianisme en renouvelle la méthode : il ne démontre pas la vérité de la foi par des arguments, il en montre la beauté, la poésie et les bienfaits pour la civilisation.

Posture de l’écrivain qui parle depuis la mort : les Mémoires sont écrits pour n’être lus qu’après la disparition de leur auteur. Cette voix posthume lui permet de juger son siècle avec liberté et donne à chaque souvenir la gravité d’un adieu.

Goût des terres et des peuples lointains. Chez Chateaubriand, l’Amérique des Natchez, l’Orient et l’Espagne mauresque offrent des décors grandioses à des passions extrêmes et des miroirs à la nostalgie européenne.

Fidélité à la branche aînée des Bourbons après la révolution de 1830. Chateaubriand y reste attaché par honneur, en refusant le serment à Louis-Philippe, tout en défendant des idées libérales comme la liberté de la presse.

Dix personnages clés

Jeune Français de noble famille, René a grandi dans un château de Bretagne avant d’errer à travers l’Europe sans trouver de repos. Réfugié chez les Natchez de Louisiane, il raconte sa vie à Chactas et au père Souël. Rêveur, orgueilleux, dévoré d’ennui, il est le premier héros du mal du siècle, et une part transposée de son auteur.

Sœur aînée de René, Amélie est la seule personne qu’il aime vraiment. Lorsqu’elle prend le voile, René découvre pendant la cérémonie le secret qu’elle cachait : un amour coupable pour son frère. Elle meurt au couvent en soignant ses compagnes. Le personnage fait écho à la complicité de l’auteur avec sa sœur Lucile.

Vieil aveugle de la nation des Natchez, Chactas a voyagé en France, connu la cour de Louis XIV, et revient finir sa vie en Amérique. C’est lui qui raconte à René l’histoire de sa jeunesse et de son amour pour Atala. Sage, mélancolique, il incarne le dialogue entre le monde sauvage et la civilisation européenne.

Jeune Indienne élevée dans la foi chrétienne, Atala délivre Chactas prisonnier et s’enfuit avec lui à travers les forêts. Elle l’aime, mais sa mère l’a consacrée à la virginité. Déchirée entre son vœu et sa passion, elle s’empoisonne et meurt dans la grotte du père Aubry. Elle reste l’une des héroïnes les plus célèbres de la littérature française.

Missionnaire installé au milieu des Indiens, le père Aubry accueille Chactas et Atala dans sa mission, où il a fondé une petite communauté chrétienne. Il assiste Atala à sa mort, la console et l’ensevelit. Figure d’un christianisme simple et charitable, il illustre le propos du Génie : la religion comme puissance de douceur et de civilisation.

Jeune Grec chrétien d’Arcadie, Eudore a servi dans les armées romaines et mené une vie dissipée avant de revenir à la foi. Il raconte son passé dans une longue confession qui conduit le lecteur de Rome à la Gaule. Sous la persécution de Dioclétien, il refuse d’abjurer et meurt martyr dans l’arène.

Fille de Démodocus, prêtre d’Homère, Cymodocée est une jeune païenne d’une grâce toute grecque. Son amour pour Eudore la conduit à se convertir au christianisme. Elle rejoint son époux dans l’amphithéâtre, où ils meurent ensemble. En elle, Chateaubriand unit la beauté antique et la foi nouvelle, conformément au projet de l’épopée.

Druidesse gauloise d’Armorique, Velléda s’éprend d’Eudore, alors officier romain dans la région. Passionnée et sauvage, elle sacrifie pour lui ses devoirs religieux et, rejetée, se donne la mort. L’épisode, qui se déroule dans la Bretagne natale de l’auteur, est l’un des plus admirés des Martyrs.

Dernier descendant des Abencérages, famille maure chassée de Grenade, Aben-Hamet revient dans la ville de ses ancêtres. Il y retrouve les traces de son peuple et tombe amoureux de Blanca. Fidèle à sa foi et à son honneur, il renonce à elle plutôt que de se convertir. Il incarne l’exilé nostalgique, double oriental de René.

Fille d’une grande famille espagnole qui descend du Cid, Blanca aime Aben-Hamet. Mais elle ne peut épouser un musulman sans renier sa religion et son lignage. Elle et son amant choisissent la fidélité à leur foi plutôt que leur bonheur. Fière et passionnée, elle compte parmi les « filles des chimères » que l’auteur évoque dans sa préface.

Chronologie

  • 1768 — Naissance le 4 septembre à Saint-Malo.
  • 1777 — Entrée au collège de Dol ; suivent ceux de Rennes (1782) et de Dinan (1783).
  • 1791 — Voyage en Amérique ; retour à l’annonce de l’arrestation du roi à Varennes.
  • 1792 — Mariage avec Céleste Buisson de La Vigne ; armée des émigrés ; blessure au siège de Thionville.
  • 1793 — Début de l’exil à Londres.
  • 1797 — Essai sur les révolutions, publié à Londres.
  • 1798 — Mort de sa mère et de sa sœur Julie ; retour à la foi.
  • 1800 — Retour en France.
  • 1801 — Atala.
  • 1802 — Génie du christianisme, qui contient René.
  • 1803 — Premier secrétaire d’ambassade à Rome ; mort de Pauline de Beaumont.
  • 1804 — Démission après l’exécution du duc d’Enghien.
  • 1806 — Départ pour la Grèce, Constantinople et Jérusalem.
  • 1807 — Article du Mercure de France ; installation à la Vallée-aux-Loups.
  • 1809 — Les Martyrs ; début de la rédaction des Mémoires.
  • 1811 — Itinéraire de Paris à Jérusalem ; élection à l’Académie française.
  • 1814 — De Buonaparte et des Bourbons.
  • 1815 — Il suit Louis XVIII à Gand ; nommé pair de France.
  • 1817 — Rencontre de Juliette Récamier ; vente de la Vallée-aux-Loups.
  • 1822 — Ambassadeur à Londres, puis ministre des Affaires étrangères.
  • 1824 — Renvoyé du ministère.
  • 1826 — Les Natchez et Le Dernier Abencérage dans ses Œuvres complètes.
  • 1828 — Ambassadeur à Rome.
  • 1830 — Refus du serment à Louis-Philippe.
  • 1832 — Arrêté, puis acquitté.
  • 1836 — Essai sur la littérature anglaise et traduction du Paradis perdu.
  • 1844 — Vie de Rancé.
  • 1848 — Mort à Paris le 4 juillet ; inhumation au Grand Bé le 19 juillet ; début de la publication des Mémoires d’outre-tombe.