Fabrice del Dongo — personnage de La Chartreuse de Parme de Stendhal
Personnage de fiction · Le Déca Littéraire
Fabrice del Dongo
La Chartreuse de Parme — Stendhal, 1839
De Waterloo à la tour Farnèse, le jeune aristocrate milanais qui traverse l’Histoire sans la comprendre, et trouve le bonheur derrière des barreaux.
Article analytique complet · environ 5 000 mots
IDENTITÉ & ÉTAT CIVIL FICTIF
Nom complet : Fabrice Valserra, marchesino del Dongo, selon la formule milanaise que Stendhal place dès le premier chapitre. Au fil du roman, il porte aussi des noms d’emprunt : « Vasi », marchand de baromètres dont il utilise le passeport pour gagner la France, puis « Boulot », hussard mort en prison dont il endosse la feuille de route, et enfin, sous la plume des courtisans, les titres de monsignore, de coadjuteur puis d’archevêque de Parme.
Naissance et âge : Fabrice naît à Milan à la fin des années 1790, au moment précis où, selon le narrateur, les Français sont chassés de Lombardie. Il est le second fils du marquis del Dongo. En mars 1815, lorsque Napoléon quitte l’île d’Elbe, il a « à peine seize ans ». Le roman le suit ensuite jusqu’à sa mort, quelques années après la trentaine, survenue au terme d’une seule année passée à la chartreuse.
Filiation : Officiellement, il est le fils du marquis del Dongo, aristocrate ultra rallié à l’Autriche, et de la marquise, femme douce et effacée. Mais Stendhal suggère, sans jamais l’affirmer, une autre paternité : celle du lieutenant Robert, jeune officier français logé au palais del Dongo en mai 1796, devenu plus tard le « général comte d’A… » auquel la marquise continue d’écrire deux ou trois fois par an. Fabrice serait ainsi, par le sang, un enfant de la campagne d’Italie.
Famille proche : un frère aîné, Ascagne, qui le jalouse et finira par le dénoncer comme libéral ; deux sœurs ; et surtout sa tante Gina del Dongo, sœur du marquis, successivement comtesse Pietranera, duchesse Sanseverina puis comtesse Mosca. Elle est la véritable figure tutélaire de sa vie.
Origine sociale et nationale : Lombard, aristocrate, catholique de naissance, Fabrice appartient à la haute noblesse du royaume lombard-vénitien. Sa condition de cadet le prive de l’héritage et oriente son destin vers l’Église, seule carrière digne pour un second fils dans l’Italie de la Restauration.
Apparence physique : Stendhal le dit d’emblée séduisant. La Sanseverina le trouve, écrit-il, « l’un des plus jolis hommes de l’Italie », doté « surtout » d’une « physionomie charmante ». Svelte, vif, bon cavalier, habile aux armes, Fabrice a l’élégance naturelle d’un jeune seigneur qui n’a jamais eu besoin de plaire pour être aimé. Les illustrateurs et les critiques l’ont souvent rapproché des visages du Corrège, peintre que Stendhal admirait et dont Parme conserve les fresques.
Voix et manière de parler : Fabrice parle peu de lui-même et presque jamais de manière calculée. Ses répliques sont brèves, spontanées, parfois maladroites : à Waterloo, il pose aux soldats des questions d’une naïveté désarmante. Devenu prédicateur, il découvre au contraire une éloquence inattendue, nourrie par la seule pensée de Clélia, qui fait courir tout Parme à ses sermons.
PSYCHOLOGIE & CARACTÈRE
Traits dominants : Fabrice est d’abord un être d’élan. Il agit avant de réfléchir, s’enthousiasme pour Napoléon sans rien connaître de la politique, part pour la France sans plan, se bat en duel sans haine. Cette spontanéité fait son charme et le distingue des calculateurs qui l’entourent. Il possède le courage physique, la générosité, une gaieté naturelle, mais aussi une étrange indifférence aux conséquences de ses actes.
Valeurs et idéaux : Adolescent, il rêve de gloire militaire et d’héroïsme napoléonien. Waterloo lui apprend que la guerre réelle ne ressemble pas aux récits épiques. Ses idéaux évoluent alors vers une quête plus intime, celle que la critique a appelée, après Stendhal lui-même, la « chasse au bonheur » : vivre selon sa nature, aimer vraiment, échapper à l’ennui. La politique ne l’intéresse guère ; il n’adhère ni aux libéraux ni aux ultras.
Contradictions internes : Fabrice est un ecclésiastique sans vocation, un libéral qui accepte les faveurs d’une cour absolutiste, un amoureux qui croit longtemps être incapable d’aimer. Il s’inquiète sincèrement de ne jamais éprouver de passion véritable, alors que tout le monde autour de lui brûle. Sa foi est réelle mais superstitieuse : il croit aux présages, aux arbres plantés à sa naissance, aux prédictions de l’abbé Blanès, son vieux maître astrologue.
Rapport au monde : il regarde le monde avec une curiosité d’enfant. Le narrateur note qu’il s’amuse « de tout comme un enfant ». Cette disponibilité le rend étranger aux intrigues de Parme, qu’il traverse sans les comprendre, comme il a traversé la bataille. Il laisse à sa tante et au comte Mosca le soin de calculer pour lui.
Peurs et mécanismes de défense : sa peur la plus forte n’est pas la mort, mais la médiocrité de l’âme : ne pas être capable d’amour, ne pas avoir vraiment vécu. Il se défend de l’ennui par l’action, puis par la rêverie. Face au danger, il garde un calme presque insouciant, qui confine parfois à l’inconscience.
Désirs conscients et refoulés : il désire consciemment la liberté, l’aventure, la reconnaissance. Plus profondément, il cherche une émotion absolue qui donne sens à sa vie. Il la trouve, paradoxalement, derrière les barreaux de la tour Farnèse, en apercevant Clélia Conti soignant ses oiseaux.
Arc psychologique : de l’adolescent exalté qui se demande, après Waterloo, s’il a « réellement assisté à une bataille », au prisonnier comblé qui découvre le bonheur dans une cellule, puis au prélat mélancolique retiré dans une chartreuse, l’arc de Fabrice est celui d’une éducation sentimentale. Il passe de l’Histoire collective à l’intériorité, de la quête de gloire à la quête d’amour, et finit par se retirer du monde quand cet amour lui est enlevé.
RÔLE NARRATIF & FONCTION
Statut : Fabrice est le protagoniste de La Chartreuse de Parme (1839). Le roman s’ouvre pourtant avant sa naissance, sur l’entrée de Bonaparte à Milan le 15 mai 1796, et il partage longuement la scène avec sa tante Gina et le comte Mosca, au point que certains lecteurs, à commencer par Balzac, ont vu dans la cour de Parme le véritable sujet du livre.
Fonction narrative : il est le centre de gravité autour duquel tournent les autres passions. Gina l’aime d’un amour qui dépasse l’affection maternelle ; Mosca le protège par amour pour Gina ; le prince Ranuce-Ernest IV et la faction du fiscal Rassi le persécutent pour atteindre le ministre. Fabrice est ainsi à la fois héros d’aventures et enjeu d’intrigues qui le dépassent.
Point de vue : le récit est mené par un narrateur omniscient, ironique et complice, qui parle volontiers de « notre héros ». Dans l’épisode de Waterloo, Stendhal invente une technique décisive : il restreint la vision au regard de Fabrice, qui ne voit qu’un fragment chaotique de la bataille. Le lecteur ne comprend pas plus que lui ce qui se passe, et la grande Histoire se réduit à de la fumée, des cris, des cadavres en habits rouges et un cheval volé.
Rapport aux autres personnages :
- Gina Sanseverina : tante, protectrice, amoureuse. Elle met toute son énergie au service de Fabrice, jusqu’à faire empoisonner un prince.
- Le comte Mosca : mentor politique et père de substitution, il lui ouvre la carrière ecclésiastique.
- Clélia Conti : l’amour véritable, rencontré enfant sur une route du lac de Côme puis retrouvé à la tour Farnèse.
- L’abbé Blanès : guide spirituel et prophète, qui lui annonce prison et dangers.
- Giletti : le comédien jaloux qu’il tue en se défendant, point de bascule de son destin.
Évolution du rôle : dans le premier livre, Fabrice est un héros mobile, presque picaresque, qui court de Grianta à Waterloo, de Naples à Bologne. Dans le second, il devient immobile : prisonnier, puis prélat, puis reclus. Cette immobilisation progressive inverse le mouvement attendu du roman d’aventures et prépare la retraite finale.
La mort dans une subordonnée : sa disparition est rapportée en passant, presque dans une incidente : la comtesse Mosca survit peu de temps à Fabrice, « qui ne passa qu’une année dans sa chartreuse ». La concision de ce dénouement, regrettée par Balzac, est aujourd’hui saluée comme l’une des audaces modernes du livre.
CONTEXTE SOCIAL & HISTORIQUE
Époque : l’action couvre environ un quart de siècle, de 1796 au début des années 1820. Elle commence dans l’euphorie de la campagne d’Italie, se poursuit avec le retour des Autrichiens à Milan, culmine à Waterloo le 18 juin 1815 et s’installe ensuite dans le temps figé de la Restauration italienne. Fabrice est un enfant de l’épopée napoléonienne condamné à vivre dans un monde qui veut l’oublier.
Une Parme imaginaire : Stendhal invente une principauté gouvernée par des Farnèse, alors que la dynastie s’est éteinte au XVIIIe siècle et que la Parme réelle de l’époque est confiée à Marie-Louise d’Autriche. Le prince Ranuce-Ernest IV n’a jamais existé. Selon la BnF, ce duché fictif reflète pourtant fidèlement l’Italie des années 1820 : un pays endormi, un souverain absolu, des ministres intrigants, une cour trop somptueuse. Paul Valéry soulignait combien Stendhal avait « connu de très près » les travers des hommes en place.
Classe sociale : Fabrice appartient à la haute aristocratie. Sa naissance lui donne des protections exorbitantes : on lui promet un archevêché avant toute vocation, on l’envoie trois ans à l’Académie ecclésiastique de Naples, et il devient coadjuteur avec future succession dès ses vingt-quatre ans. Le roman expose avec ironie ce système de faveurs, sans jamais en faire un réquisitoire.
Rapport à la religion et à l’Église : dans l’Italie de la Restauration, l’Église est la voie royale d’un cadet noble. Fabrice y entre par calcul familial, non par appel intérieur. Le comte Mosca lui conseille de ne jamais discuter les dogmes et de payer un théologien pour corriger ses sermons. Mais Stendhal ne le peint pas en hypocrite : sa piété, mêlée de superstition, est sincère, et ses remords finaux sont profonds.
Rapport au pouvoir : Fabrice est soupçonné de libéralisme parce qu’il a servi Napoléon, ce qui suffit à le rendre suspect aux yeux des Autrichiens et des ultras. Il se trouve pris dans une lutte de factions qui oppose Mosca au parti conservateur. Sa condamnation pour la mort de Giletti est avant tout une arme politique contre la duchesse et le ministre.
Les deux sources du roman : selon Larousse, Stendhal a fondu deux projets, une vie d’Alexandre Farnèse et l’histoire d’une cantinière de Waterloo. Il possédait une chronique italienne, Origine delle grandezze della famiglia Farnese, qu’il avait annotée dès 1834. On y lit comment Alexandre Farnèse, futur pape Paul III, doit sa fortune à sa tante Vannozza, est emprisonné au château Saint-Ange, s’évade et devient cardinal. Fabrice est la transposition moderne de ce prince de la Renaissance.
LANGAGE & STYLE D’EXPRESSION
Registre : Fabrice parle la langue de l’aristocratie milanaise, polie, rapide, sans affectation. Le roman restitue souvent ses pensées au style direct, entre guillemets, ce qui donne à son intériorité une vivacité de conversation. Son français, à Waterloo, trahit l’étranger : il ignore le mot d’argot quibus que lui lance une geôlière, et ses accents le font prendre pour un espion.
Citations marquantes :
- « Mais ceci est-il une véritable bataille ? » — Fabrice au maréchal des logis, sur le champ de Waterloo (livre premier, chapitre III). La question résume la désillusion de l’épisode.
- « Ai-je réellement assisté à une bataille ? » — Le doute qui le hante après Waterloo : il regrette de n’avoir pas posé la question au caporal Aubry.
- « Mais ceci est-il une prison ? est-ce là ce que j’ai tant redouté ? » — Son exclamation en découvrant, depuis sa cellule de la tour Farnèse, l’horizon des Alpes et le palais du gouverneur (livre second, chapitre XVIII).
- « Avec quels transports il eût refusé la liberté, si on la lui eût offerte en cet instant ! » — Le narrateur, au moment où Fabrice comprend qu’il aime Clélia.
Comment les autres parlent de lui : la duchesse en parle avec une tendresse passionnée ; Mosca, avec une ironie affectueuse ; les courtisans, avec envie ou mépris. Le peuple de Parme, enfin, finit par l’admirer comme un prédicateur hors du commun : on dit qu’il l’emporte « même sur le meilleur ténor de l’Italie ».
Le langage des signes : l’une des inventions les plus célèbres du roman est le code amoureux qui s’établit entre la tour et la volière. Fabrice et Clélia communiquent d’abord par des regards, puis par des lettres tracées au charbon sur la main, par des alphabets dessinés sur les feuillets d’un bréviaire, par des signaux à travers les abat-jour qui obstruent la fenêtre du prisonnier. Le langage du personnage se fait geste, lumière et patience.
L’éloquence finale : devenu prédicateur, Fabrice s’adresse en réalité à une seule auditrice. Ses sermons, empreints de tristesse, bouleversent Parme parce qu’ils sont une déclaration d’amour déguisée. Stendhal fait de la chaire un lieu de passion secrète.
« Avec quels transports il eût refusé la liberté, si on la lui eût offerte en cet instant ! »
RELATIONS & VIE INTIME
Gina Sanseverina : la relation la plus complexe du roman. Sœur du marquis, Gina a vu grandir Fabrice à Grianta, l’a protégé, conseillé, introduit dans le monde, puis l’aime d’une passion qu’elle s’avoue tardivement. Fabrice, lui, l’adore comme une mère, une amie et une complice, sans jamais lui rendre cet amour. Ce déséquilibre nourrit la tension dramatique de tout le livre.
Le comte Mosca : ministre de Ranuce-Ernest IV, amant puis époux de Gina, il protège Fabrice par amour pour elle et éprouve à son égard un mélange de sympathie paternelle et de jalousie. Il lui enseigne l’art de survivre dans une cour absolutiste.
Clélia Conti : fille du général Fabio Conti, gouverneur de la citadelle, elle est rencontrée une première fois sur une route du lac de Côme, lorsque Fabrice est encore adolescent. Il la retrouve depuis sa cellule de la tour Farnèse, où elle soigne des oiseaux dans une volière. Leur amour, né à distance, est contrarié par la fidélité de Clélia envers son père. Après l’évasion, elle fait vœu à la Madone de ne plus jamais voir Fabrice et épouse le marquis Crescenzi. Elle le reçoit pourtant, des années plus tard, dans l’obscurité d’une orangerie, avec ces mots : « Entre ici, ami de mon cœur ». De leur union secrète naît un fils, Sandrino.
Les amours de passage : avant Clélia, Fabrice multiplie les liaisons sans conséquence : la petite comédienne Marietta, cause indirecte du duel avec Giletti ; la chanteuse Fausta F*, rencontrée à Bologne, qu’il poursuit par vanité plus que par désir. Ces aventures soulignent son incapacité initiale à aimer vraiment.
Relations familiales : son père le rejette ; son frère Ascagne le trahit ; sa mère l’aime sans pouvoir le protéger. Sa véritable famille est élective : Gina, Mosca, l’abbé Blanès.
Rapport à la paternité : Fabrice, dont la propre paternité est incertaine, veut voir grandir Sandrino. Il fait enlever l’enfant et le fait passer pour mort afin de l’élever près de lui. L’enfant tombe réellement malade et meurt quelques mois plus tard ; Clélia ne lui survit guère. Ce double deuil, vécu comme un châtiment, conduit Fabrice à la chartreuse.
Solitude et appartenance : entouré, adulé, protégé, Fabrice reste au fond un solitaire. Sa plus grande intimité se vit de loin, à travers une fenêtre masquée. La prison est le seul lieu où il se sent pleinement relié à quelqu’un.
GÉOGRAPHIE DU PERSONNAGE
Milan : ville natale de Fabrice et point de départ du roman. C’est là que Bonaparte entre le 15 mai 1796, dans une atmosphère de fête et de libération que le premier chapitre peint avec allégresse. Milan reste pour Stendhal la ville du bonheur italien.
Grianta et le lac de Côme : le château familial, sur la rive du lac, est le lieu de l’enfance et de la sensibilité. Le village existe sous le nom de Griante. Le clocher de l’abbé Blanès, d’où le vieil astrologue observe les étoiles, offre à Fabrice un refuge et un belvédère. Les descriptions du lac comptent parmi les pages les plus lyriques de Stendhal.
Waterloo : le champ de bataille belge où Fabrice, à peine sorti de l’adolescence, erre parmi les hussards, aperçoit peut-être le maréchal Ney et se fait voler son cheval. Lieu de l’épreuve initiatique manquée.
Naples : Fabrice y passe trois ans à l’Académie ecclésiastique, formation exigée pour sa future carrière.
Parme : capitale de la principauté fictive, ville de la cour, des intrigues et du pouvoir. Stendhal y place la place du palais, la citadelle et le palais de la duchesse. La ville réelle, qui conserve les fresques du Corrège, sert d’écrin à une politique imaginaire.
La tour Farnèse : prison imaginaire, plus haute que la citadelle, où Fabrice est enfermé. Elle transpose le château Saint-Ange de Rome, où fut détenu Alexandre Farnèse. Paradoxalement, c’est le lieu du bonheur : du haut de sa cellule, Fabrice contemple les Alpes et la volière de Clélia. L’évasion, le long de cordes nouées, est l’une des grandes scènes du roman.
Bologne et Belgirate : villes de fuite. Après la mort de Giletti, Fabrice traverse le Pô et se réfugie dans les États pontificaux, à Bologne. Après l’évasion, il gagne Belgirate, sur le lac Majeur, hors de portée de la police parmesane.
La chartreuse de Parme : le roman la situe « dans les bois voisins du Pô, à deux lieues de Sacca ». Elle n’apparaît qu’à la toute fin, une ou deux fois. Il existe bien une chartreuse près de Parme, que Stendhal a pu connaître, mais le roman en fait surtout un lieu symbolique : le terme du voyage, la sortie du monde.
Rapport symbolique à l’espace : la géographie de Fabrice est verticale. Il monte : au clocher de Blanès, en haut de la tour Farnèse, vers les étoiles. Le bonheur stendhalien se trouve en hauteur, loin des hommes. La descente le long de la tour marque, au contraire, le retour au monde et à ses malheurs.
L’AUTEUR ET SON PERSONNAGE
Genèse : Stendhal a l’idée du roman le 3 septembre 1838 et le dicte en cinquante-deux jours, entre le 4 novembre et le 26 décembre 1838, au numéro 8 de la rue de Caumartin, à Paris. Son cousin Romain Colomb en vend les droits au libraire Ambroise Dupont ; Stendhal corrige les épreuves du 6 février au 26 mars 1839, et le livre paraît début avril 1839 en deux volumes. La rapidité de composition explique le caractère improvisé, vif et spontané du récit, que la BnF rattache au goût d’un romancier que « cela glaçait » de suivre un plan.
Part autobiographique : Henri Beyle, né à Grenoble en 1783, est entré à Milan en 1800 avec l’armée de Bonaparte. Il a connu l’Italie dans l’éblouissement de la jeunesse et l’a aimée toute sa vie, jusqu’à demander que l’on grave « Milanese » sur sa tombe. Comme Fabrice, il a vu la guerre de près, notamment pendant la campagne de Russie, et en a gardé un regard désenchanté. Fabrice est ainsi le reflet d’un Stendhal rêvé : italien, beau, aimé, libre.
Fabrice et Julien Sorel : on a souvent comparé le héros de la Chartreuse à celui du Rouge et le Noir (1830). Tous deux sont jeunes, beaux, admirateurs de Napoléon, tous deux passent par l’Église, tous deux connaissent la prison et y découvrent le bonheur. Mais Julien est un plébéien hypocrite qui calcule tout, quand Fabrice est un aristocrate qui ne calcule rien. Le premier conquiert, le second reçoit.
Le regard de l’auteur : Stendhal traite Fabrice avec une tendresse amusée. Il l’appelle « notre héros » et souligne volontiers ses naïvetés, sans jamais le condamner. Il partage ses enthousiasmes et sa méfiance envers l’ennui, mais garde la distance de l’ironie.
Le dialogue avec Balzac : le 25 septembre 1840, Balzac consacre à la Chartreuse un long article dans sa Revue parisienne. Il salue un chef-d’œuvre, mais conseille de commencer par Waterloo et de resserrer la fin. Stendhal reprend alors le texte en vue d’une seconde édition, puis, le 9 février 1841, renonce : « Je reviens à l’ordre actuel », note-t-il sur son exemplaire. Il garde l’ouverture milanaise, et avec elle la priorité donnée à l’histoire individuelle de Fabrice.
La dédicace finale : le roman se clôt sur trois mots anglais, To the happy few. Stendhal destine son héros à quelques lecteurs capables de le comprendre, ceux qui partagent son goût du bonheur et de la liberté.
RÉCEPTION & POSTÉRITÉ CULTURELLE
À la publication : le roman est d’abord confidentiel. L’article de Balzac en 1840 constitue le premier grand éloge public. Stendhal meurt en 1842 sans avoir connu la gloire qu’il prédisait pour 1880 ou 1935.
Redécouverte : à la fin du XIXe siècle, Hippolyte Taine, Émile Zola puis Paul Bourget contribuent à la redécouverte de Stendhal, et Fabrice devient pour beaucoup un modèle d’énergie et de sensibilité. Au XXe siècle, Gide place la Chartreuse parmi les plus grands romans français, et Italo Calvino lui consacre un guide pour ses nouveaux lecteurs.
Influence de l’épisode de Waterloo : la vision fragmentaire de la bataille, vue à hauteur d’un jeune homme perdu, a profondément marqué Tolstoï, qui s’en est inspiré pour la bataille de Borodino dans Guerre et Paix. Elle annonce aussi la Waterloo de Victor Hugo dans Les Misérables (1862), traitée pourtant sur le mode épique, et tout un pan du roman de guerre moderne.
Adaptations :
- La Chartreuse de Parme (1939), opéra d’Henri Sauguet sur un livret d’Armand Lunel, créé à Paris.
- La Chartreuse de Parme (1948), film de Christian-Jaque, avec Gérard Philipe dans le rôle de Fabrice, Maria Casarès en Gina et Renée Faure en Clélia. C’est l’incarnation la plus célèbre du personnage.
- Prima della rivoluzione (1964), film de Bernardo Bertolucci qui revendique une inspiration libre du roman.
- La Certosa di Parma (1981-1982), téléfilm de Mauro Bolognini, avec Andrea Occhipinti en Fabrice, Marthe Keller en Gina et Gian Maria Volonté en Mosca.
- La Certosa di Parma (2012), mini-série franco-italienne de Cinzia Th. Torrini, avec Rodrigo Guirao Díaz et Alessandra Mastronardi.
Place dans la culture : Fabrice est devenu l’archétype du jeune homme romantique égaré dans l’Histoire. L’expression « Fabrice à Waterloo » sert couramment à désigner celui qui vit un événement historique sans en comprendre le sens. Le roman reste au programme des lycées et des universités, et la scène de la tour Farnèse figure dans toutes les anthologies.
Études de référence : Pierre Martino a établi l’essentiel des sources de la Chartreuse ; les éditions critiques de la Pléiade et de Garnier font autorité ; Maurice Bardèche, Jean Prévost et Michel Crouzet ont consacré à Stendhal des études qui éclairent le personnage.
SYMBOLIQUE & DIMENSION ALLÉGORIQUE
Ce que Fabrice symbolise : il incarne la jeunesse née de l’épopée napoléonienne et condamnée à vivre dans le monde rétréci de la Restauration. Son passage par Waterloo est l’allégorie d’une génération qui a cru à la gloire et n’en a vu que le désordre. Plus largement, il symbolise l’idéal stendhalien de l’homme naturel, guidé par ses passions plutôt que par l’intérêt.
La prison heureuse : c’est le grand paradoxe du personnage. Enfermé dans la tour Farnèse, menacé d’empoisonnement, Fabrice découvre le bonheur. La critique y voit l’une des images centrales de l’imaginaire stendhalien : la hauteur, l’isolement, la contemplation et l’amour à distance forment un espace protégé du monde social. On retrouve ce motif chez Julien Sorel, heureux lui aussi dans sa cellule avant l’exécution.
Le ciel et les présages : l’abbé Blanès lit l’avenir dans les astres et annonce à Fabrice des dangers et une prison. Fabrice lui-même interprète les signes : le jeune marronnier que sa mère planta l’hiver de sa naissance, un vol d’aigle, la mort du hussard Boulot en prison. Ces présages donnent au roman une dimension de fatalité légère, presque rêvée, qui contraste avec le réalisme politique de la cour.
Les oiseaux et la volière : Clélia soigne des oiseaux en cage, comme Fabrice est lui-même enfermé. L’image unit les deux amants dans une même captivité et suggère que l’amour naît précisément de la contrainte.
La lumière et l’obscurité : l’amour de Fabrice et de Clélia passe d’abord par la lumière de la fenêtre et des signaux, puis par l’obscurité totale imposée par le vœu. Clélia accepte de l’aimer à condition de ne jamais le voir. Cette alternance de regard et de nuit dit la tension entre désir et culpabilité.
Dimension religieuse : la chartreuse finale, ordre du silence et de la solitude, est l’aboutissement logique d’un parcours d’abord tourné vers le monde. Fabrice quitte l’archevêché, distribue sa fortune et se retire. Le titre du roman désigne ainsi non une aventure, mais un renoncement.
Rapport au temps : Fabrice vit longtemps dans un présent insouciant. Le second livre l’installe dans l’attente : attente d’un regard, d’une lettre, d’un rendez-vous. Les années s’écoulent parfois en une ligne. La mort, rapportée en passant, efface le héros avec la même légèreté qu’il traversait la vie.
ANALYSE COMPARATIVE
Personnages proches :
- Julien Sorel (Le Rouge et le Noir, Stendhal, 1830) : même culte de Napoléon, même passage par l’Église, même bonheur paradoxal en prison. Mais Julien est un ambitieux qui calcule et se force à l’hypocrisie ; Fabrice est spontané et protégé. Julien lutte contre son milieu, Fabrice est porté par le sien.
- Frédéric Moreau (L’Éducation sentimentale, Flaubert, 1869) : autre jeune homme qui traverse l’Histoire, ici la révolution de 1848, sans y prendre part. Mais là où Frédéric s’enlise dans l’indécision, Fabrice agit sans cesse ; la passivité flaubertienne répond à l’élan stendhalien.
- Pierre Bezoukhov (Guerre et Paix, Tolstoï) : spectateur civil égaré sur le champ de Borodino, il est l’héritier direct de Fabrice à Waterloo.
Personnages opposés :
- Eugène de Rastignac (Balzac) : le jeune homme qui conquiert Paris par la stratégie et le cynisme. Rastignac apprend à calculer ; Fabrice n’apprend jamais.
- Edmond Dantès (Le Comte de Monte-Cristo, Dumas, 1844-1846) : autre prisonnier d’une forteresse, qui s’évade lui aussi. Mais Dantès sort de prison pour se venger ; Fabrice y entre pour aimer et y retourne volontairement.
Filiation historique : Fabrice est la transposition moderne d’Alexandre Farnèse, tel que le racontait la chronique italienne annotée par Stendhal. Selon Pierre Martino, la vie d’Alexandre est devenue celle de Fabrice : la tante Vannozza est devenue la Sanseverina, le château Saint-Ange la tour Farnèse, et l’évasion a été conservée.
Filiation littéraire : Fabrice hérite du héros picaresque, de l’Arioste dont une épigraphe ouvre le roman, et du roman de chevalerie italien. Il annonce les jeunes gens égarés de la littérature moderne, de Fabrice à Waterloo aux soldats perdus du roman de guerre du XXe siècle.
Comparaison des adaptations : le Fabrice de Christian-Jaque, incarné par Gérard Philipe, accentue la grâce romantique et l’héroïsme du personnage ; le film laisse de côté une part de l’ironie stendhalienne. Les versions télévisées de Bolognini et de Torrini, plus longues, restituent davantage les intrigues de cour et la durée de l’amour pour Clélia.
Sources principales : Stendhal, La Chartreuse de Parme (Ambroise Dupont, 1839), texte intégral sur Wikisource et Project Gutenberg ; BnF Essentiels, dossier La Chartreuse de Parme ; Encyclopædia Universalis, fiche de lecture La Chartreuse de Parme ; Larousse, encyclopédie, la Chartreuse de Parme ; Wikipédia FR et EN, La Chartreuse de Parme ; Pierre Martino, introduction aux sources de la Chartreuse ; Balzac, « Études sur M. Beyle », Revue parisienne, 25 septembre 1840.
Sources
- BnF Essentiels — La Chartreuse de Parme
- BnF Essentiels — Manuscrit pour un projet de 2e édition
- Encyclopædia Universalis — La Chartreuse de Parme
- Larousse — la Chartreuse de Parme
- Project Gutenberg — texte intégral
- Wikipédia FR — La Chartreuse de Parme
- Wikipédia EN — The Charterhouse of Parma
- Wikipédia FR — La Chartreuse de Parme (téléfilm, 1981)
