Ecrivains · août 19, 2026

Stéphane Mallarmé — le poète qui fit du silence une matière et de l’Azur une blessure inguérissable

Portrait illustré de Stéphane Mallarmé à son bureau la nuit, dates 1842-1898, œuvres phares en surimpression
Symbolisme · XIXe siècle

Stéphane Mallarmé

1842 — 1898

Le poète qui fit du silence une matière et de l’Azur une blessure inguérissable.

✦ ── ✦Carte d’identité

Nom : Étienne Mallarmé, dit Stéphane Mallarmé
Naissance : 18 mars 1842, Paris
Décès : 9 septembre 1898, Valvins (Vulaines-sur-Seine)
Période : XIXe siècle
Territoires : Paris, Tournon-sur-Rhône, Besançon, Avignon, Valvins
Genres : poésie, poème en prose, essai critique, traduction, correspondance
Mots-clés : symbolisme, suggestion, hermétisme, l’Azur, le Livre, le Néant
Distinction : élu « prince des poètes » en 1896, à la mort de Verlaine

Lecture express : une œuvre exigeante et minoritaire qui a fait du silence, de l’absence et du mot lui-même la matière première de la poésie moderne.

✦ ── ✦✨ Pourquoi Mallarmé compte encore

Mallarmé est le poète qui a osé faire de l’obscurité une méthode et du silence une matière. Contre l’éloquence romantique et la description parnassienne, il affirme : « Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème ». Suggérer, jamais dire — c’est tout le programme du symbolisme qu’il incarne, aux côtés de Verlaine et Rimbaud.

Dans ses poèmes, l’Idéal se dérobe sans cesse : un cygne pris dans la glace, une fleur « absente de tous bouquets », des nymphes dont on ne sait si elles ont existé. Dans Un coup de dés, il va jusqu’à faire de la page blanche elle-même un espace signifiant, ouvrant la voie à toute la poésie visuelle du XXe siècle.

✦ ── ✦Œuvres phares

1876 — Poème

L’Après-midi d’un faune

Un faune s’éveille et tente de démêler le rêve de la réalité. Refusé par Le Parnasse contemporain en 1875, publié dans une édition de luxe illustrée par Manet, immortalisé par le prélude de Debussy en 1894.

1887 — Recueil de vers

Poésies

Somme de toute sa production en vers : « Brise marine », le « Sonnet en -yx », les fragments d’Hérodiade. Le cœur hermétique de son œuvre, où le sens se construit par déduction.

1897 — Poème typographique

Un coup de dés jamais n’abolira le hasard

Les mots dispersés sur la double page transforment le blanc du papier en élément signifiant. Aujourd’hui considéré comme l’un des actes fondateurs de la poésie visuelle du XXe siècle.

Poème dramatique · 1864-1898, inachevé

Hérodiade

Projet auquel Mallarmé travaille toute sa vie sans jamais l’achever : la princesse biblique Hérodiade, glaciale et vierge, dialogue avec sa nourrice et refuse le monde et le désir au nom d’une pureté absolue. Seuls des fragments seront publiés (l’« Ouverture ancienne », le dialogue nourrice/Hérodiade, le « Cantique de saint Jean »). Ce chantier sans fin dit l’exigence impossible du poète : atteindre une beauté si pure qu’elle en devient irréalisable.

Traduction · 1888

Les Poèmes d’Edgar Poe

Traduction en prose des poèmes du « divin Edgar », dont Mallarmé est un lecteur fervent depuis l’adolescence. Il partage avec Poe le souci d’une poétique consciente d’elle-même — Poe avait théorisé la composition du poème dans Le Principe poétique et La Genèse d’un poème. Ce travail de traducteur nourrit sa propre exigence de rigueur formelle et sa conception d’une poésie pensée comme un mécanisme précis.

Récit en prose poétique · écrit en 1869, publié en 1925

Igitur ou la Folie d’Elbehnon

Récit resté inachevé et publié seulement après sa mort : Igitur descend dans la crypte de ses ancêtres, à minuit, pour accomplir un acte absolu — jeter les dés — avant de se coucher dans le tombeau familial. Texte né directement de la « crise de Tournon » de 1866, il met en scène le Néant que Mallarmé dit avoir rencontré, et annonce déjà l’affrontement du hasard qui structurera Un coup de dés trente ans plus tard.

Recueil de proses / essais critiques · 1897

Divagations

Recueil composite de poèmes en prose, de portraits (Villiers de l’Isle-Adam, Verlaine, Whistler), et de réflexions théoriques sur la littérature — dont « Crise de vers » et « Le Livre, instrument spirituel ». Mallarmé y expose sa conception du langage poétique comme suggestion et musique. Présenté par lui-même comme « un livre que je n’aime pas » car « dispersé et sans architecture », il reste la porte d’entrée la plus accessible à sa pensée théorique.

✦ ── ✦Biographie en plusieurs actes

Acte I

Enfance endeuillée et formation (1842-1862)

Étienne, dit Stéphane Mallarmé, naît à Paris le 18 mars 1842, dans une famille de fonctionnaires de l’enregistrement. Son enfance est assombrie par des deuils précoces : sa mère meurt en 1847, alors qu’il n’a que cinq ans, puis sa sœur cadette Maria s’éteint en 1857, à treize ans — une perte qui le marque durablement. Élevé en partie par ses grands-parents maternels, il est ensuite pensionnaire au lycée de Sens, dans l’Yonne.

Dès quinze ans, il compose ses premiers essais poétiques, sous l’influence de Victor Hugo, Théophile Gautier, puis de la lecture décisive des Fleurs du Mal de Baudelaire (1857) et des textes d’Edgar Allan Poe. En 1862, ses premiers poèmes paraissent dans des revues. Rien ne le destine encore à l’enseignement, mais un événement personnel va bientôt en décider autrement.

Acte II

Maria Gerhard, l’enseignement et la crise de Tournon (1862-1868)

À Sens, Mallarmé rencontre Maria Gerhard, jeune gouvernante allemande. Pour l’épouser et subvenir à leurs besoins, il part se perfectionner en anglais à Londres, puis l’épouse en 1863 et devient professeur d’anglais, nommé à Tournon-sur-Rhône. Leur fille Geneviève naît en 1864. Mallarmé vit cet exil provincial comme une punition, loin de Paris et des cercles littéraires.

C’est à Tournon qu’il traverse, en 1866, une crise métaphysique majeure restée célèbre sous le nom de « crise de Tournon » : dans des lettres à son ami Henri Cazalis, il raconte avoir détruit Dieu en lui et avoir fait « une assez longue descente au Néant » pour en revenir avec la certitude d’un projet démesuré, le futur « Grand Œuvre ». La même année, quelques-uns de ses poèmes paraissent dans Le Parnasse contemporain. Il est ensuite muté à Besançon (1866), puis à Avignon (1867), où il se lie avec les érudits et poètes locaux.

Acte III

Paris, La Dernière Mode, deuils et Manet (1871-1880)

En 1871, Mallarmé s’installe définitivement à Paris comme professeur ; la même année naît son fils Anatole. En 1874, il rédige presque seul, sous plusieurs pseudonymes, une revue de mode féminine au ton précieux, La Dernière Mode — exercice de style inattendu où il parle mode, cuisine et spectacles avec le même soin verbal que pour ses poèmes.

En 1875, L’Après-midi d’un faune est refusé par Le Parnasse contemporain, jugé trop étrange ; Mallarmé le fait publier en 1876 dans une édition de luxe illustrée par son ami le peintre Édouard Manet, qui réalise aussi son portrait et l’introduit dans le cercle des impressionnistes. En 1879, le drame frappe : son fils Anatole meurt à huit ans d’une maladie. Mallarmé tente, dans des notes fragmentaires jamais publiées de son vivant (Pour un tombeau d’Anatole), de transcrire ce deuil qui le hantera.

Acte IV

Les Mardis de la rue de Rome et la consécration symboliste (1880-1891)

À partir de 1880, dans son appartement du 89 rue de Rome, Mallarmé ouvre chaque mardi soir sa porte à une génération de jeunes poètes : Paul Valéry, André Gide, Paul Claudel, Henri de Régnier, Francis Vielé-Griffin, mais aussi des visiteurs étrangers comme Oscar Wilde, William Butler Yeats, Stefan George ou le compositeur Claude Debussy. Ces « Mardis » deviennent le centre nerveux du symbolisme naissant.

En 1884, Joris-Karl Huysmans fait de sa poésie la lecture favorite de des Esseintes, le héros décadent d’À rebours : Mallarmé devient soudain une référence dans les cercles littéraires. En 1887 paraît enfin Poésies, somme de son œuvre en vers ; en 1888, sa traduction des Poèmes d’Edgar Poe. En 1891, l’enquête de Jules Huret sur l’évolution littéraire le consacre officiellement chef de file du symbolisme.

Acte V

Le Coup de dés, le Livre inachevé et la mort (1892-1898)

Dans les années 1890, Mallarmé multiplie conférences et textes théoriques sur « la Musique et les Lettres », jusqu’à une tournée en Angleterre (Oxford, Cambridge) en 1894. À la mort de Verlaine, en janvier 1896, ses pairs l’élisent « prince des poètes ». En 1897, il publie dans la revue Cosmopolis son texte le plus radical, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, qui bouleverse la typographie du vers, ainsi que le recueil Divagations.

En secret, il continue de travailler à son projet du Livre absolu, resté à l’état de notes. Le 9 septembre 1898, dans sa maison de campagne de Valvins, au bord de la Seine, il meurt subitement, étouffé par un spasme de la glotte. Il avait laissé à sa femme et à sa fille des instructions pour brûler ses papiers — vœu en partie non respecté, ce qui permettra la publication posthume de fragments (Igitur en 1925, les notes du Livre en 1957). Il est enterré au cimetière de Samoreau.

✦ ── ✦🌊 Une œuvre du silence et de l’absence

Mallarmé écrit dans une langue d’une densité syllabique unique : syntaxe disloquée, mots choisis pour leur sonorité autant que pour leur sens, blancs de la page devenus signifiants. Cette difficulté n’est pas un obstacle gratuit : c’est la forme même d’une poésie qui veut suggérer plutôt que nommer.

Son univers est traversé par la province détestée, l’appartement de la rue de Rome, la maison de Valvins au bord de l’eau, et une question obsédante : comment le langage peut-il dire l’absence, le hasard, le Néant ?

Influences de Mallarmé (littéraires, esthétiques)

  • Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal, 1857) : découverte décisive à l’adolescence, modèle esthétique et sonore.
  • Edgar Allan Poe, « le divin Edgar » : qu’il traduit toute sa vie, modèle de rigueur formelle et de théorie poétique consciente d’elle-même.
  • Victor Hugo & Théophile Gautier : lectures de jeunesse, modèles du vers parfait avant la rupture symboliste.
  • Richard Wagner : théorie de l’œuvre d’art total, qui nourrit son idée du Livre et son essai « Richard Wagner, rêverie d’un poète français ».
  • La langue anglaise et le métier d’enseignant : une immersion continue dans le fonctionnement des mots eux-mêmes.

À retenir : Mallarmé absorbe le romantisme et le parnasse, puis les dépasse en faisant du mot lui-même — son et silence — le sujet de la poésie.

✦ ── ✦Style, thèmes, « signature » Mallarmé

Style : syntaxe complexe et savamment disloquée, mots choisis pour leur sonorité et leur polysémie, usage du blanc de la page comme élément signifiant.

Éthique poétique : suggérer, jamais nommer ; disparaître en tant que poète derrière les mots eux-mêmes.

Thèmes : l’Idéal et l’Azur inaccessibles, le Néant, le silence, la musique du vers, le Livre absolu.

Motif récurrent : l’objet qui se dérobe au moment où l’on croit le saisir — cygne pris dans la glace, fleur « absente de tous bouquets », nymphes d’un rêve incertain.

Postérité : ce que Mallarmé a changé

Mallarmé est, avec Verlaine et Rimbaud, l’un des pères du symbolisme. Il forme directement Paul Valéry, son disciple le plus fidèle, et inspire Claude Debussy, qui invente avec le Prélude à l’après-midi d’un faune (1894) un symbolisme musical. Un coup de dés annonce toute la poésie visuelle du XXe siècle — calligrammes d’Apollinaire, poésie concrète — et les avant-gardes (dadaïsme, futurisme).

Sa réflexion sur le langage comme absence et suggestion nourrira, un siècle plus tard, la pensée structuraliste et poststructuraliste : Barthes, Foucault et Derrida le lisent comme l’un des grands penseurs du signe.

Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème […] Suggérer, voilà le rêve.

— Stéphane Mallarmé, à Jules Huret, 1891

✦ ── ✦10 citations célèbres

Un coup de dés jamais n’abolira le hasard.

— Stéphane Mallarmé, 1897
Vers-titre du poème de 1897, sommet de son œuvre et de son expérimentation typographique. La phrase affirme que même l’acte le plus décisif — jeter les dés — ne peut soumettre le hasard à une nécessité. C’est une méditation sur l’impuissance de la volonté humaine face à la contingence du monde, mise en scène par une typographie elle-même dispersée sur la page, comme pour incarner ce hasard dans la forme même du poème.
Réplique adressée au peintre Edgar Degas, rapportée par Paul Valéry dans Degas Danse Dessin. Degas se plaignait d’avoir « des idées plein la tête » sans parvenir à faire un poème. Mallarmé lui rappelle que la poésie n’est pas affaire de contenu à exprimer mais de matière verbale à travailler : le sens naît de l’agencement des mots eux-mêmes, de leur son, de leur rythme — pas de la pensée qui les précéderait.
Extrait d’une lettre à Henri Cazalis d’octobre 1864. Cette formule, écrite alors qu’il n’a que vingt-deux ans, annonce tout le programme symboliste : il ne s’agit plus de décrire le réel comme le fait le Parnasse, mais de restituer l’impression, l’effet subjectif qu’il produit sur une conscience. C’est la même intuition qui guidera bientôt la peinture impressionniste, dont Mallarmé sera l’un des grands défenseurs.
Phrase de Divagations (« Le Livre, instrument spirituel », 1895), qui résume l’utopie centrale de sa vie : le projet d’un Livre absolu, total, qui contiendrait et justifierait toute chose. Ce Livre ne sera jamais écrit — il n’en reste que des notes publiées après sa mort — mais l’ambition dit l’immensité de ce que Mallarmé attendait de la littérature : rien de moins qu’une explication du monde.
Réponse donnée à Jules Huret lors de sa fameuse enquête sur l’évolution littéraire (1891). C’est la formule la plus citée de sa poétique : le poème ne doit jamais désigner directement, mais faire deviner peu à peu, par allusion, par énigme. Cette esthétique de la suggestion est au fondement même du symbolisme comme mouvement littéraire.
Vers d’ouverture de « Brise marine » (1865), l’un de ses poèmes les plus célèbres et les plus limpides. Il exprime une lassitude existentielle et livresque, un désir de fuite (« Fuir ! là-bas fuir ! ») vers un ailleurs pur, loin de la satiété du savoir et du corps. C’est l’un des rares moments où Mallarmé laisse affleurer une confession directe, avant de se réfugier dans l’hermétisme de ses œuvres suivantes.
Vers du « Sonnet en -yx » (« Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx »), l’un des poèmes les plus commentés de la langue française pour son hermétisme absolu. Le vers décrit un objet — peut-être une coupe, un vase — vidé de tout usage, réduit à sa seule sonorité. C’est l’exemple parfait de la manière dont Mallarmé fait du son des mots une matière aussi importante que leur sens.
Extrait de « Crise de vers » (Divagations, 1897). Mallarmé y explique que prononcer le mot « fleur » fait surgir, à la place de toute fleur réelle, une fleur idéale, absente de tous les bouquets existants. C’est sa théorie du langage poétique la plus célèbre : le mot ne désigne pas la chose, il en fait naître l’idée pure, débarrassée de toute occurrence concrète.
Phrase d’une lettre à Henri Cazalis en 1866, au cœur de la « crise de Tournon ». Mallarmé y raconte avoir détruit Dieu en lui et affronté le vide métaphysique. Loin de le détruire, cette expérience du Néant lui donne, dit-il, une autorité nouvelle pour écrire : c’est de cette crise que naît le projet démesuré du Livre absolu.
Formule extraite de l’« Autobiographie », lettre à Verlaine de 1885 où Mallarmé retrace sa vie et ses ambitions à la demande de son cadet, pour un ouvrage sur les poètes maudits. Elle résume, avec une pointe d’ironie, l’ampleur totalisante de son projet intellectuel : faire tenir dans une œuvre unique une explication à la fois esthétique et sociale du monde.

✦ ── ✦10 anecdotes

Pour Un coup de dés, Mallarmé exige une mise en page d’une précision absolue : polices et corps de caractères variables, mots dispersés sur la double page, blancs calculés au millimètre. Il donne des instructions extrêmement détaillées à l’imprimeur. Ce geste, incompris de son vivant, est aujourd’hui considéré comme l’un des actes fondateurs de la poésie visuelle et de la « poésie concrète » du XXe siècle.
Chaque mardi soir, de 1880 à sa mort, Mallarmé reçoit chez lui, au 89 rue de Rome, une génération entière de jeunes poètes autour d’une table ronde de style Louis XVI. Paul Valéry, André Gide, Oscar Wilde, W. B. Yeats ou Claude Debussy y viennent écouter le maître parler, presque en aphorismes, de littérature et d’esthétique. Ce salon deviendra l’un des lieux mythiques de l’histoire littéraire française.
Mallarmé rêve toute sa vie d’un « Grand Œuvre », un Livre absolu et impersonnel qui contiendrait, selon lui, l’explication orphique de la Terre. Il n’en reste que des centaines de feuillets de notes, retrouvés et publiés seulement en 1957 par le chercheur Jacques Scherer. Ce projet inaccompli est devenu presque plus célèbre que s’il avait été achevé : l’utopie absolue de la littérature.
En 1874, pour des raisons financières, Mallarmé rédige presque intégralement, sous des pseudonymes féminins et divers, une revue de mode et de vie mondaine, La Dernière Mode. Il y parle chapeaux, cuisine et théâtre avec le même soin stylistique que pour ses poèmes les plus exigeants — un exercice de commande resté longtemps méconnu de ses lecteurs.
Mallarmé se lie d’amitié avec le peintre Édouard Manet, qui illustre l’édition originale de L’Après-midi d’un faune (1876) et peint son portrait la même année. Par cette amitié, Mallarmé se retrouve proche du cercle impressionniste, qu’il défend dans la presse anglaise dès 1876, l’un des tout premiers textes critiques favorables au mouvement.
En 1879, son fils Anatole meurt à huit ans d’une maladie. Bouleversé, Mallarmé prend des notes fragmentaires pour un livre-tombeau qui ne verra jamais le jour de son vivant, Pour un tombeau d’Anatole. Ces feuillets, publiés seulement en 1961, montrent un Mallarmé intime, tentant vainement de transformer le chagrin en littérature.
Pour épouser Maria Gerhard, Mallarmé embrasse une carrière de professeur d’anglais qu’il n’aime guère, enseignée à Tournon, Besançon, Avignon puis Paris. Ce métier alimentaire, qu’il exerce toute sa vie, le laisse épuisé mais lui assure l’indépendance nécessaire pour écrire, la nuit et le dimanche, une œuvre exigeante qui ne le fera jamais vivre.
À la mort de Paul Verlaine en janvier 1896, une enquête menée auprès des poètes et écrivains de l’époque élit Mallarmé pour lui succéder au titre informel de « prince des poètes ». Cette reconnaissance tardive consacre officiellement celui qui fut longtemps considéré comme un poète marginal et incompris.
Dans une série de lettres à son ami Henri Cazalis, Mallarmé raconte avoir traversé, à Tournon, une crise métaphysique vertigineuse : il dit avoir détruit Dieu en lui et rencontré le Néant. Loin de le briser, cette expérience du vide fonde sa vocation : écrire deviendra pour lui la seule réponse possible à l’absence de sens du monde.
Le 9 septembre 1898, à Valvins, Mallarmé meurt subitement étouffé par un spasme de la glotte. Il avait laissé à sa femme et à sa fille des instructions précises pour brûler ses papiers, notamment ceux du Livre. Elles n’obéiront que partiellement : des fragments seront conservés, permettant la publication posthume d’Igitur (1925) puis des notes du Livre (1957).

✦ ── ✦Glossaire

Mouvement littéraire de la fin du XIXe siècle dont Mallarmé est, avec Verlaine et Rimbaud, l’une des figures fondatrices. Contre le naturalisme et le Parnasse, les symbolistes privilégient la suggestion, l’allusion et la musicalité du vers pour évoquer une réalité invisible derrière les apparences. Mallarmé en devient le chef de file reconnu après l’enquête de Jules Huret en 1891.
Principe esthétique central chez Mallarmé : le poème ne doit jamais nommer directement son objet, mais le faire deviner peu à peu. « Nommer, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème », affirme-t-il à Jules Huret. Cette esthétique du non-dit exige un lecteur actif, capable de reconstruire le sens à partir d’indices disséminés.
Projet titanesque et jamais achevé d’un « Grand Œuvre » qui aurait dû contenir, selon Mallarmé, l’explication orphique de la Terre — la totalité du monde résumée en un seul ouvrage impersonnel et architecturé. Resté à l’état de notes, ce projet inaccompli est devenu l’un des mythes les plus commentés de l’histoire littéraire.
Figure récurrente de sa poésie de jeunesse (notamment le poème « L’Azur », 1864) : symbole d’un Idéal pur et inaccessible qui hante et tourmente le poète, incapable de s’en échapper comme de l’atteindre. L’Azur incarne la tension mallarméenne entre aspiration à la transcendance et enlisement dans le réel.
Expérience métaphysique du vide que Mallarmé dit avoir traversée lors de la « crise de Tournon » (1866), après avoir, selon ses propres mots, détruit Dieu en lui. Ce Néant n’est pas simple nihilisme : il devient chez lui le point de départ d’une écriture qui doit inventer sa propre nécessité, sans plus s’appuyer sur aucune transcendance donnée.
Qualificatif donné à la difficulté volontaire de ses poèmes les plus tardifs (le « Sonnet en -yx », Un coup de dés) : syntaxe disloquée, références elliptiques, absence de ponctuation attendue. Cet hermétisme n’est pas un jeu gratuit : il matérialise dans la forme même du texte l’idée que le sens doit se mériter, se construire, plutôt que se recevoir passivement.
Formule de Mallarmé lui-même (« Crise de vers ») : l’œuvre doit exister par les mots seuls, indépendamment de la personne du poète qui « cède l’initiative aux mots ». Cette idée, radicale pour l’époque, annonce des conceptions du XXe siècle qui feront du texte, et non de l’auteur, le véritable sujet de la littérature.

✦ ── ✦10 figures & entourage clés

Créature mythologique à demi éveillée, à demi rêvante, qui tente de démêler s’il a vraiment poursuivi deux nymphes ou seulement rêvé leur étreinte. Le Faune incarne toute l’incertitude mallarméenne entre le réel et l’imaginaire, et donne son nom au poème le plus célèbre du poète, plus tard immortalisé par la musique de Debussy.
Princesse biblique glaciale et vierge, qui refuse le monde, le désir et jusqu’au baiser au nom d’une pureté absolue. Mallarmé travaille sur ce personnage toute sa vie sans jamais achever le poème dramatique qui lui est consacré. Hérodiade est l’image même de l’idéal inaccessible que le poète cherche sans relâche à atteindre par le langage.
Héritier qui descend à minuit dans la crypte de ses ancêtres pour accomplir un acte absolu — jeter les dés — avant de se recoucher dans le tombeau familial. Né directement de la crise métaphysique de Tournon, ce personnage annonce, trente ans à l’avance, l’affrontement du hasard qui structurera Un coup de dés.
Dans l’un de ses sonnets les plus célèbres, un cygne se retrouve prisonnier de la glace d’un lac gelé, incapable de prendre son envol. Cette image est devenue l’allégorie même du poète mallarméen : aspirant à un envol idéal, mais empêché, enfermé dans les limites du langage et du réel.
Fils de Mallarmé, mort en 1879 à huit ans, dont la disparition inspire des centaines de notes fragmentaires jamais assemblées en livre achevé. Anatole devient, dans ces feuillets, la figure d’un deuil que l’écriture tente — et échoue en partie — à transformer en sens.
Jeune poète rencontré dans les années 1890, Valéry devient le disciple le plus fidèle de Mallarmé et l’un des témoins majeurs de sa pensée, qu’il transmettra au XXe siècle. Il est de ceux qui, à la mort du maître, veillent sur la mémoire de son œuvre et de son projet du Livre.
Écrivain et ami proche de toujours, auquel Mallarmé consacre un portrait admiratif dans Divagations. Leur amitié, nouée dès les années 1860, traverse toute la vie littéraire parisienne et incarne la solidarité des poètes symbolistes face à l’incompréhension du grand public.
Peintre impressionniste devenu l’un des proches de Mallarmé à Paris. Il illustre l’édition originale de L’Après-midi d’un faune (1876) et peint le portrait du poète la même année. Par cette amitié, Mallarmé se fait le défenseur du mouvement impressionniste dans la presse.
Autre grande figure du symbolisme, Verlaine sollicite en 1885 l’« Autobiographie » de Mallarmé pour son ouvrage sur les poètes contemporains. À sa mort en 1896, c’est Mallarmé qui lui succède, élu par ses pairs au titre de « prince des poètes ».
Jeune gouvernante allemande rencontrée à Sens, que Mallarmé suit jusqu’à Londres avant de l’épouser en 1863. Elle partage ses années d’exil provincial comme professeur, la naissance de leurs deux enfants, Geneviève et Anatole, et le deuil de ce dernier en 1879.

✦ ── ✦Chronologie

1842

Naissance à Paris le 18 mars.

1847

Mort de sa mère.

1857

Mort de sa sœur cadette Maria.

1862

Premiers poèmes publiés en revues ; rencontre Maria Gerhard.

1863

Mariage avec Maria Gerhard ; nommé professeur d’anglais à Tournon-sur-Rhône.

1864

Naissance de sa fille Geneviève.

1866

Crise de Tournon ; poèmes publiés dans Le Parnasse contemporain.

1871

Naissance de son fils Anatole ; installation définitive à Paris.

1874

Rédige seul la revue La Dernière Mode.

1876

Publication de L’Après-midi d’un faune, illustré par Manet.

1879

Mort de son fils Anatole, à huit ans.

1880

Débuts des « Mardis » de la rue de Rome.

1884

Cité comme lecture favorite du héros de À rebours de Huysmans.

1887

Publication de Poésies.

1888

Traduction des Poèmes d’Edgar Poe.

1891

Enquête de Jules Huret : consacré chef de file du symbolisme.

1896

Élu « prince des poètes » à la mort de Verlaine.

1897

Publication d’Un coup de dés jamais n’abolira le hasard et de Divagations.

1898

Mort à Valvins, le 9 septembre, d’un spasme de la glotte.

Sources croisées : Wikipédia (FR/EN), Musée départemental Stéphane Mallarmé, Poetry Foundation, Poem Analysis, Le Figaro, Poetica.fr, TheArtStory.