Le Romantisme français — l’exaltation du moi contre la raison classique
Le Romantisme français — définition, auteurs et œuvres clés
« Qu’est-ce que le Romantisme ? […] C’est l’expression dans les arts du sentiment intérieur, de l’enthousiasme, de l’aspiration vers l’infini. » — Victor Hugo, Préface de Cromwell (1827)
La crise religieuse et la quête de sens
La Révolution a ébranlé l’Église et les certitudes métaphysiques. Le XIXe siècle est une époque de doute religieux profond. Beaucoup de romantiques cherchent un substitut à la foi perdue : la nature, la poésie, l’amour absolu deviennent des formes de sacré. Chateaubriand tente de réconcilier christianisme et sensibilité moderne dans Le Génie du christianisme (1802). Lamartine s’adresse à Dieu dans ses Méditations. Nerval plonge dans les mystères ésotériques. Vigny reste dans un stoïcisme désespéré.
L’essor de la presse et du livre
Le début du XIXe siècle voit une explosion de la presse et de l’édition. Les journaux multiplient leurs feuilletons, les libraires-éditeurs (Gosselin, Renduel, puis Charpentier) publient massivement. Walter Scott, traduit en France dès les années 1820, révolutionne le roman historique et inspire tous les romantiques. Le livre devient accessible à une classe moyenne alphabétisée, avide de frissons, d’exotisme et d’émotions.
Les arts voisins : Delacroix, Berlioz, Géricault
Le Romantisme est un phénomène européen et tous arts confondus. En peinture, Eugène Delacroix (La Liberté guidant le peuple, 1830 ; Le Massacre de Scio, 1824) incarne la couleur, le mouvement, la passion contre le dessin froid des néoclassiques. Géricault (Le Radeau de la Méduse, 1819) choque et fascine par son réalisme dramatique. En musique, Berlioz (Symphonie fantastique, 1830) compose une autobiographie musicale délirante. Ces artistes fréquentent les mêmes salons, lisent les mêmes textes, partagent la même vision du monde.
La condition de l’écrivain romantique
L’écrivain romantique revendique une identité d’exception : il est le « génie incompris », le voyant, le prophète de son peuple. Victor Hugo se voit comme un « phare » dans Les Contemplations. Cette posture, inédite, transforme le statut social de l’écrivain : il n’est plus un artisan au service d’un mécène, mais un créateur libre qui parle au nom de l’humanité. Les cénacles (réunions d’écrivains) fleurissent : chez Charles Nodier à l’Arsenal, puis chez Hugo lui-même, rue Notre-Dame-des-Champs.
Les précurseurs européens
Le Romantisme français ne naît pas en France. Il vient d’Allemagne et d’Angleterre. En Allemagne, le mouvement Sturm und Drang (« Tempête et Passion », années 1770) avec Goethe (Les Souffrances du jeune Werther, 1774) et Schiller inaugure le culte du génie solitaire et de la passion dévastatrice. Les frères Schlegel théorisent le Romantisme à Iéna vers 1798. En Angleterre, Byron, Shelley, Keats et Wordsworth explorent la mélancolie, la nature et la liberté. Walter Scott invente le roman historique.
En France, les précurseurs immédiats sont Rousseau (La Nouvelle Héloïse, 1761 ; Les Confessions, posthumes 1782-1789) qui lance le culte du moi sensible et de la nature, et Chateaubriand (Atala, 1801 ; René, 1802 ; Le Génie du christianisme, 1802) qui transplante la mélancolie romantique sur sol français.
Madame de Staël et l’importation du Romantisme
Madame de Staël joue un rôle de passeur capital. Son essai De l’Allemagne (1810, censuré par Napoléon, publié en 1813) révèle à la France la littérature allemande et oppose les littératures du Nord (romantiques, chrétiennes, mélancoliques) aux littératures du Midi (classiques, antiques, lumineuses). Elle pose les termes du débat : Classicisme contre Romantisme, imitation contre originalité, règles contre génie.
La bataille romantique et la querelle théâtrale
La grande bataille symbolique se joue au théâtre. Le Classicisme impose ses règles (unités de temps, de lieu et d’action ; séparation des genres tragique et comique ; bienséances). Les romantiques les rejettent en bloc. La Préface de Cromwell de Hugo (1827) est le manifeste fondateur : il réclame le mélange des genres (sublime et grotesque), la liberté de la forme, la vérité historique contre les conventions. La bataille d’Hernani (25 février 1830), première de la pièce de Hugo à la Comédie-Française, devient une émeute littéraire : le « Petit Cénacle » (Théophile Gautier en gilet rouge, Nerval, Petrus Borel) affronte les classiques dans la salle.
Cercles et lieux de sociabilité
Le Romantisme se construit dans des réseaux intenses. Le cénacle de l’Arsenal (chez Charles Nodier, bibliothécaire, 1824-1828) réunit Hugo, Vigny, Lamartine, Musset. Le second cénacle (chez Hugo, 1828-1830) rassemble une génération plus jeune et plus militante. Les journaux Le Globe, La Muse française, puis L’Artiste servent de tribunes. Après 1830, les romantiques se dispersent — Hugo vers le drame et le roman social, Musset vers la confession lyrique, Sand vers le roman féministe et social.
À quoi doit servir l’écriture ?
Pour les romantiques, la littérature a une fonction d’expression et de libération : l’écrivain dit ce que chacun ressent confusément. Hugo, dans sa préface des Contemplations (1856), écrit : « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! » La littérature est un miroir intérieur, non extérieur (à la différence du Réalisme).
Cette conception donne à l’écrivain une mission prophétique : Hugo se voit comme le « mage », le guide spirituel du peuple. Michelet écrit l’histoire comme un récit épique de la liberté humaine. Lamartine tente même une carrière politique. Le Romantisme est la première grande époque où les écrivains revendiquent ouvertement un rôle politique et social.
Figure de l’écrivain : le génie inspiré
L’écrivain romantique n’est pas un artisan (comme Flaubert), ni un secrétaire de la société (comme Balzac) : il est un génie inspiré, une âme d’exception traversée par des forces qui le dépassent. L’inspiration est divine ou démoniaque. Le poète est un voyant qui accède à des vérités cachées. Cette posture du génie maudit (Nerval, Musset) ou triomphant (Hugo) construit la figure de l’artiste telle que nous la connaissons encore.
Grands thèmes
- Le moi et la mélancolie : le spleen, le « mal du siècle », la solitude de l’âme d’exception. Lamartine (Le Lac), Musset (La Nuit de mai), Vigny (La Maison du berger).
- L’amour absolu et impossible : l’amour romantique est toujours menacé, tragique, transcendant. Ruy Blas, Lorenzaccio, On ne badine pas avec l’amour.
- La nature comme miroir de l’âme : les paysages romantiques (lacs, tempêtes, ruines, forêts nocturnes) sont des projections des états intérieurs du poète.
- L’histoire et le passé médiéval : les romantiques inventent le goût du Moyen Âge — cathédrales gothiques, rois et brigands, couleur locale. Notre-Dame de Paris, les romans de Walter Scott traduits, Cinq-Mars de Vigny.
- La liberté et la révolte : contre le despotisme politique, les conventions sociales, les règles esthétiques. Hugo, Sand, Michelet sont des militants.
- L’Orient et l’ailleurs : le voyage réel ou imaginaire vers l’Espagne, le Moyen-Orient, l’Amérique sauvage. Les Orientales de Hugo, Chatterton de Vigny, les récits de voyages de Nerval.
- La mort et le deuil : omniprésents. La mort de l’être aimé, la mort jeune, le suicide romantique.
Rapport au réel
Le Romantisme ne fuit pas la réalité — il la transfigure. Le poète romantique part du réel (un lac, une nuit, une ruine) pour s’élever vers l’universel et l’infini. Il pratique ce que Hugo appelle le sublime : une élévation du sentiment qui dépasse la mesure ordinaire du réel. Le laid, le grotesque, le démoniaque font partie de ce réel transfiguré — ce que Hugo théorise dans la Préface de Cromwell avec la dialectique du sublime et du grotesque.
Textes théoriques de référence
- Hugo, Préface de Cromwell (1827) : manifeste du Romantisme dramatique, opposition sublime/grotesque, rejet des unités.
- Stendhal, Racine et Shakespeare (1823-1825) : plaidoyer pour un théâtre romantique adapté aux besoins du public moderne.
- Madame de Staël, De l’Allemagne (1813) : introduction du Romantisme européen en France.
- Musset, Lettres de Dupuis et Cotonet (1836-1837) : tentative ironique de définir le Romantisme.
- Hugo, préface des Contemplations (1856) : la poésie comme voix de l’universel.
Le Romantisme bouleverse tous les genres. En poésie, il invente la grande ode lyrique personnelle, libère la versification (enjambements, rejets, coupes variées dans l’alexandrin), multiplie les formes (ballade, élégie, poème en prose). Au théâtre, il impose le drame romantique contre la tragédie classique : mélange des genres, abandon des unités, personnages historiques, action violente et colorée. En roman, il invente le roman historique, le roman d’analyse psychologique, le roman social et le roman noir.
Procédés d’écriture typiques
- Le lyrisme du moi : usage massif du « je », expression directe des émotions, confidence au lecteur. Les Méditations poétiques de Lamartine inaugurent ce registre en France.
- Les correspondances nature/âme : un paysage exprime un état intérieur. Le lac reflète le deuil amoureux, la tempête exprime la révolte, la nuit appelle la méditation métaphysique.
- Le sublime et le grotesque : opposition esthétique fondamentale chez Hugo. Le beau ne peut exister sans le laid, le héros sans le bouffon, Quasimodo sans Phœbus.
- La couleur locale : reconstitution historique ou géographique précise dans un roman ou un drame. Hugo documente Notre-Dame de Paris in situ.
- L’exclamation et l’apostrophe : la syntaxe romantique est souvent brisée, exclamative, haletante — elle mime l’émotion.
- L’image et la métaphore audacieuse : le Romantisme libère l’image poétique des contraintes classiques. Hugo compare l’océan à une armée, le soleil à un dieu.
Innovations formelles
- L’alexandrin romantique : Hugo révolutionne le vers classique par le rejet, l’enjambement et la coupe ternaire (le trimètre romantique : « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne »).
- Le drame romantique : nouvelle forme théâtrale qui préfigure le théâtre moderne et même le cinéma épique.
- Le roman historique : Notre-Dame de Paris invente le roman-cathédrale, où un monument devient personnage central.
- La nouvelle fantastique : Nodier, Mérimée, Gautier créent un genre qui annonce Poe et Maupassant.
- L’autobiographie fictive : René de Chateaubriand, La Confession d’un enfant du siècle de Musset inaugurent le roman autobiographique.
Comment reconnaître un texte romantique ?
| Indice | Caractéristique romantique |
|---|---|
| Époque | Passé médiéval ou exotique, ou présent mélancolique |
| Héros | Exceptionnel, solitaire, incompris, passionné ou maudit |
| Lieu | Nature sublime (lac, montagne, mer), ruines, Orient, Espagne |
| Description | Lyrique, impressionniste, miroir des émotions du narrateur |
| Langage | Exclamatif, imagé, libéré des contraintes classiques |
| Narrateur | Présent, impliqué, souvent en première personne |
| Thème central | Amour absolu, mal du siècle, liberté, mort, nature sublime |
| Style | Lyrisme, apostrophes, métaphores audacieuses, couleur locale |
| Fin | Souvent tragique, sacrifice, mort, exil ou élévation spirituelle |
Victor Hugo (1802-1885)
Né à Besançon, fils d’un général de l’Empire, Hugo est l’écrivain total du XIXe siècle : poète, dramaturge, romancier, critique, homme politique. Enfant prodige (il publie ses premiers vers à 15 ans), il devient le chef de file incontesté du Romantisme français, mène la bataille d’Hernani, crée le drame romantique, écrit les plus grands romans du siècle — avant de s’opposer à Napoléon III et de partir en exil à Guernesey (1851-1870), d’où naîtront Les Misérables et Les Contemplations.
Son apport singulier : une œuvre d’une ampleur sans égale, la maîtrise absolue de tous les genres, la figure du poète-prophète engagé, et une vision du monde où le Bien et le Mal luttent à travers l’Histoire.
Œuvres clés
- Hernani (1830) : drame romantique dont la première déclenche la « bataille d’Hernani ». Un bandit espagnol noble de cœur face aux conventions sociales et à l’honneur.
- Notre-Dame de Paris (1831) : Quasimodo, Esméralda, Frollo — le Moyen Âge comme décor total, et la cathédrale comme personnage.
- Les Contemplations (1856) : recueil poétique marqué par la mort de sa fille Léopoldine. Le sommet de la poésie romantique française.
- Les Misérables (1862) : Jean Valjean, Cosette, Javert, Gavroche — la fresque romanesque la plus ambitieuse du siècle.
Alphonse de Lamartine (1790-1869)
Né à Mâcon dans une famille noble, Lamartine est le premier grand poète lyrique du Romantisme français. Ses Méditations poétiques (1820) font l’effet d’une révélation : pour la première fois, un poète français exprime directement, sans masque, la mélancolie, l’amour perdu et la question de Dieu. Il sera aussi homme politique (il proclame la République en 1848) avant de finir ruiné et oublié.
Son apport : l’invention du lyrisme personnel en poésie française, la nature comme interlocutrice de l’âme, la plainte élégiaque comme genre noble.
Œuvres clés
- Méditations poétiques (1820) : vingt-quatre poèmes dont Le Lac, élégie composée après la mort de Julie Charles.
- Harmonies poétiques et religieuses (1830) : méditation métaphysique et religieuse.
- Jocelyn (1836) : long poème épique sur un prêtre et son amour impossible.
- Histoire des Girondins (1847) : récit épique de la Révolution, immensément populaire.
Alfred de Vigny (1797-1863)
Aristocrate déçu, officier démissionnaire, poète stoïcien, Vigny est le romantique le plus philosophique. Contrairement à Lamartine ou Hugo, il ne croit pas en Dieu ni en la Providence — il voit l’homme livré à lui-même dans un univers indifférent. Sa réponse : la dignité silencieuse, l’honneur, le travail solitaire du penseur.
Son apport : la poésie comme méditation philosophique, le stoïcisme romantique, les grands poèmes à idées.
Œuvres clés
- Poèmes antiques et modernes (1826) : dont Moïse, portrait du génie incompris condamné à la solitude.
- Cinq-Mars (1826) : premier roman historique français, inspiré de Walter Scott.
- Chatterton (1835) : drame sur la mort d’un jeune poète incompris, plaidoyer pour la condition des artistes.
- Les Destinées (posthume, 1864) : chef-d’œuvre poétique, avec La Mort du loup, La Maison du berger.
Alfred de Musset (1810-1857)
Le plus jeune, le plus brillant et le plus déchiré des romantiques. Enfant prodige parisien, Musset brûle sa vie entre amours passionnées (dont la célèbre liaison avec George Sand, en 1833-1835, qui le marquera à jamais), nuits de bohème et création fulgurante. Son œuvre est à la fois la plus personnelle et la plus ironique du Romantisme.
Son apport : les Nuits (poèmes-dialogues entre le Poète et sa Muse), les Proverbes et comédies qui renouvellent le théâtre, la confession romantique radicale.
Œuvres clés
- Les Nuits (1835-1837) : quatre poèmes sur la douleur amoureuse et la souffrance comme source d’art.
- Lorenzaccio (1834) : grand drame romantique sur la corruption et l’idéalisme politique dans la Florence des Médicis.
- On ne badine pas avec l’amour (1834) : comédie-proverbe sur la légèreté amoureuse et ses conséquences tragiques.
- La Confession d’un enfant du siècle (1836) : roman autobiographique sur le « mal du siècle ».
Gérard de Nerval (1808-1855)
Traducteur de Goethe (Faust, 1828), ami de Hugo et Gautier, Nerval oscille toute sa vie entre lucidité et folie, entre rêve et réel. Ses crises de démence (internements à la clinique du Dr Blanche) alternent avec des périodes de création intense. Il se pend dans une ruelle parisienne en janvier 1855.
Son apport : l’exploration du rêve et de la folie comme sources poétiques, l’ésotérisme comme clé du monde. Il annonce le Symbolisme, le Surréalisme et la psychanalyse.
Œuvres clés
- Les Filles du feu (1854) : recueil dont Sylvie, récit de la mémoire qui annonce Proust.
- Les Chimères (1854) : douze sonnets ésotériques, dont El Desdichado.
- Aurélia (posthume, 1855) : premier grand texte de la « descente aux enfers » psychique.
George Sand (1804-1876)
Aurore Dupin, dite George Sand, est l’une des figures les plus originales du Romantisme. Femme dans un monde littéraire masculin, elle impose un pseudonyme masculin, une vie de liberté (liaisons avec Musset, Chopin…), et une œuvre romanesque d’une ampleur considérable. Elle renouvelle le Romantisme en y ajoutant une dimension féministe et sociale.
Son apport : le roman féministe, le roman champêtre, la défense des droits des femmes et des opprimés.
Œuvres clés
- Indiana (1832) : premier roman, sur une femme étouffée par le mariage et en quête de liberté.
- Lélia (1833) : roman philosophique et mystique sur une femme sans sens à sa vie.
- La Mare au diable (1846) : roman champêtre sur la vie paysanne du Berry — rupture avec le Romantisme flamboyant.
Figures secondaires et dimension internationale
En France : François-René de Chateaubriand (Atala, René, Mémoires d’outre-tombe) est le « père » du Romantisme français, bien qu’antérieur. Théophile Gautier, d’abord romantique (gilet rouge à Hernani), évolue vers l’art pour l’art. Prosper Mérimée (Carmen, La Vénus d’Ille) pratique un romantisme froid et ironique. Charles Nodier anime les premiers cénacles. Eugène Sue popularise le roman-feuilleton romantique (Les Mystères de Paris).
À l’international : en Angleterre, Byron (le héros byronien inspire toute l’Europe), Shelley, Keats, Walter Scott. En Allemagne, Goethe (Werther, Faust), Novalis, Heine. En Italie, Leopardi, Manzoni. En Russie, Pouchkine et le jeune Tourgueniev. En Amérique, Poe et Hawthorne.
Extrait 1 — Lamartine, Le Lac (1820)
« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
— Lamartine, Le Lac
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours ! »
Extrait 2 — Hugo, Hernani (1830, acte III)
« Je suis une force qui va !
— Hugo, Hernani
Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !
Une âme de malheur faite avec des ténèbres ! »
Extrait 3 — Musset, La Nuit de mai (1835)
« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
— Musset, La Nuit de mai
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots. »
Conseil de lecture : pour découvrir le Romantisme français, commencez par Le Lac de Lamartine (dix minutes, un choc lyrique), puis Notre-Dame de Paris de Hugo pour le grand roman, puis les Nuits de Musset pour la poésie. Ces trois œuvres donnent une image complète et progressive du courant.
La bataille d’Hernani et la guerre des esthétiques
La première représentation d’Hernani au Théâtre-Français, le 25 février 1830, est restée dans l’histoire littéraire comme le symbole de la rupture entre l’Ancien et le Nouveau. Hugo avait organisé la résistance : ses partisans (le « Petit Cénacle » en gilet rouge) occupèrent la salle pour soutenir la pièce contre le sifflement des classiques. La violence symbolique de l’événement dit tout de l’enjeu : changer les règles de l’art, c’est aussi changer les règles du monde.
Le Romantisme et la politique : une alliance ambiguë
Le Romantisme se voulait libéral et progressiste — la liberté dans les arts devait aller de pair avec la liberté politique. Hugo se bat pour l’abolition de la peine de mort (Le Dernier Jour d’un condamné, 1829). Sand milite pour les droits des femmes et des ouvriers. Lamartine joue un rôle central dans la révolution de 1848. Pourtant, certains romantiques (Chateaubriand, Vigny) sont nostalgiques de l’Ancien Régime, et le goût pour le Moyen Âge et l’aristocratie peut prendre des couleurs réactionnaires.
Regards critiques modernes
Le Romantisme a ses angles morts. La femme romantique est souvent un objet (l’Esméralda, la Sylphide, la muse qui meurt) plutôt qu’un sujet — même si George Sand constitue une exception majeure. Le regard sur l’Orient (Les Orientales, Carmen) est celui d’un Occident fantasmant un ailleurs exotique — ce que les études postcoloniales nomment orientalisme (Edward Said). La posture du génie solitaire et masculin a longtemps servi à exclure les femmes et les classes populaires de la légitimité artistique.
Le narcissisme romantique
Une critique plus ancienne, venant du Parnasse puis du Réalisme, reproche au Romantisme son narcissisme excessif. Flaubert disait vouloir tuer le Romantisme en lui. Musset lui-même le critiquait avec ironie dans ses Lettres de Dupuis et Cotonet. Le « moi » romantique peut devenir une prison — l’écrivain qui ne parle que de lui finit par perdre le contact avec le réel.
L’essoufflement du Romantisme
Vers 1850-1860, le Romantisme s’épuise pour plusieurs raisons. La révolution de 1848 et la répression de juin ont désenchanté les espoirs politiques. Le coup d’État de Napoléon III (1851) exile Hugo et décapite symboliquement le mouvement. La génération suivante, marquée par Flaubert et les frères Goncourt, rejette le lyrisme du moi au profit de l’observation froide. Le Réalisme prend la relève dans le roman. Le Parnasse (Leconte de Lisle, Hérédia) réagit contre l’épanchement romantique au nom de la beauté formelle impassible.
Les courants qui lui succèdent
- Le Réalisme (1830-1880) : contre l’idéalisation romantique, pour l’observation du réel social.
- Le Parnasse (1860-1880) : contre le lyrisme du moi, pour la beauté formelle et l’impassibilité.
- Le Symbolisme (1880-1900) : héritier du romantisme mystérieux (Nerval, Hugo des Contemplations), mais contre le lyrisme direct.
- Le Naturalisme (1870-1900) : hérite du roman social hugolien mais le pousse vers le déterminisme scientiste.
Influence durable
L’héritage du Romantisme est immense et paradoxal : il est à la fois le courant que toutes les avant-gardes ont voulu tuer — et celui qui revient toujours. Baudelaire est l’enfant direct de Hugo et Nerval, même s’il les dépasse. Rimbaud (« On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans ») est un romantique en révolte contre le Romantisme. Proust hérite de Nerval (Sylvie) le roman de la mémoire et du temps. Le cinéma romantique (de Les Misérables aux films de David Lean) est une industrie mondiale.
Dans le canon scolaire
Hernani, Notre-Dame de Paris, Le Lac, les Nuits de Musset, Lorenzaccio figurent au programme des lycées et des concours depuis des décennies. La poésie lyrique romantique est le premier contact de millions de lycéens français avec la poésie — pour le meilleur et pour le pire.
Échos contemporains
La culture populaire contemporaine en est saturée : le héros solitaire et incompris, l’amour absolu contre le monde, la nature sauvage comme refuge, le génie maudit. Les films de super-héros reprennent le schéma du héros romantique (puissance exceptionnelle, isolement, sacrifice). Les romans young adult (de Twilight à The Fault in Our Stars) recyclent sans le savoir les thèmes de Musset et Hugo. Les chansons de variété françaises restent profondément romantiques dans leur structure émotionnelle.
Annie Ernaux a dit devoir à Hugo sa conviction que la littérature peut parler au nom de tous. Edouard Louis revendique l’héritage de la littérature de révolte sociale hugolienne. Les slam poets (Grand Corps Malade, Rouda) sont les descendants directs du lyrisme romantique.
Ce que le Romantisme nous dit encore
Le Romantisme nous dit que la souffrance peut être transformée en beauté, que l’individu a le droit de dire « je », que la liberté artistique est inséparable de la liberté politique, et que la nature — bien que nous l’ayons largement détruite depuis — reste un interlocuteur de l’âme humaine. Il nous dit aussi que la révolte contre les règles établies est une condition de la création vivante.
Idées reçues à déconstruire
- « Le Romantisme, c’est niais et sentimental » : faux. Lorenzaccio est une tragédie politique d’une noirceur absolue. Les Contemplations plongent dans le deuil et la métaphysique. Les Destinées de Vigny sont d’un stoïcisme glacial.
- « Le Romantisme = effusion lyrique incontrôlée » : faux. Hugo travaille ses vers avec une rigueur extrême. Vigny passe des années sur chaque poème. Musset réécrit inlassablement ses proverbes.
- « Le Romantisme, c’est du passé » : la moitié des films, des chansons et des romans contemporains sont romantiques sans le savoir.
Lire aussi dans cette collection : Le Réalisme, Le Symbolisme, Le Classicisme.
Chronologie des dates clés
Lexique
10 citations marquantes
« Qu’est-ce que le Romantisme ? C’est l’expression dans les arts du sentiment intérieur, de l’enthousiasme, de l’aspiration vers l’infini. »— Hugo, Préface de Cromwell
« Ô temps ! suspends ton vol. »— Lamartine, Le Lac
« Je suis une force qui va ! »— Hugo, Hernani
« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, / Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots. »— Musset, La Nuit de mai
« Je suis le ténébreux, — le veuf, — l’inconsolé. »— Nerval, El Desdichado
« Le génie a pour ennemis deux bêtes féroces : la foule et les sots. »— Hugo
« Il faut que l’artiste ait le courage de souffrir. »— Musset
« Aimer, c’est avoir choisi quelqu’un. »— George Sand, Lélia
« Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse. »— Vigny, La Mort du loup
« Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. »— Hugo, préface des Contemplations
Bibliographie
Œuvres à lire (par ordre de difficulté croissante)
- Lamartine, Le Lac et autres Méditations poétiques (Folio)
- Musset, Les Nuits et On ne badine pas avec l’amour (Folio théâtre)
- Hugo, Notre-Dame de Paris (Folio classique)
- Musset, Lorenzaccio (Folio théâtre)
- Hugo, Les Contemplations (Folio classique)
- Nerval, Les Filles du feu suivi des Chimères (Folio classique)
- Vigny, Les Destinées (Poésie/Gallimard)
- Hugo, Les Misérables (Folio classique, 3 vol.)
Études critiques accessibles
- Paul Bénichou, Le Sacre de l’écrivain, Gallimard — sur la naissance de la figure romantique de l’écrivain-prophète
- Max Milner, Le Romantisme I (1820-1843), Arthaud — synthèse de référence
- Michel Winock, Le Siècle des intellectuels, Seuil — contexte politique et littéraire
- Théophile Gautier, Histoire du Romantisme — témoignage d’acteur
- Anne Ubersfeld, Le Roi et le Bouffon — sur le théâtre romantique de Hugo
