Le Symbolisme — suggérer l’invisible par la musique du langage
Le Symbolisme
« Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème : le suggérer, voilà le rêve. » — Stéphane Mallarmé, Crise de vers (1895)
1. Introduction
« Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. »
— Stéphane Mallarmé, Crise de vers (1895)
Qu’est-ce qu’une poésie qui refuserait de nommer les choses directement — qui préférerait les suggérer, les faire vibrer à distance, comme une note de musique qu’on n’entend plus mais dont l’air reste dans la tête ? C’est la question que pose le Symbolisme, courant poétique né en France dans la seconde moitié du XIXe siècle, qui atteint son apogée entre 1880 et 1900.
Le Symbolisme peut se définir ainsi : une esthétique poétique fondée sur le refus de la description directe du réel au profit de la suggestion, de l’analogie et du symbole, convaincue que le langage peut atteindre l’invisible, l’ineffable, les correspondances secrètes entre le monde sensible et un monde supérieur. Son idée centrale : les choses visibles ne sont que des symboles d’une réalité cachée, et le poète est celui qui entend ces correspondances.
Pourquoi ce courant compte-t-il encore aujourd’hui ? Parce qu’il a inventé la poésie moderne telle que nous la connaissons : hermétique parfois, musicale toujours, profondément subjective, hostile au sens unique et à la communication ordinaire. De Proust à Apollinaire, du Surréalisme au cinéma de Bergman, la ligne est directe. La façon dont nous entendons aujourd’hui la poésie — comme un art de la suggestion et non du discours — est une invention symboliste.
Cet article suit le fil du Symbolisme français : son contexte historique, ses origines, ses principes esthétiques et ses procédés formels, ses figures majeures (Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, Nerval), ses œuvres phares, ses polémiques, sa postérité et ses échos contemporains. En annexe : chronologie, lexique, citations et bibliographie.
2. Contexte historique, social et culturel
Une France entre défaite et décadence
Le Symbolisme naît dans une France doublement traumatisée. La défaite de 1870 face à la Prusse, suivie de l’humiliation de la Commune de Paris écrasée dans le sang (1871), laisse une génération dans un état de désillusion profonde. Le positivisme scientiste triomphe — Darwin, Claude Bernard, Pasteur — mais pour beaucoup de poètes, cette victoire de la science signifie l’appauvrissement du monde : si tout s’explique par des lois naturelles, où est le mystère, le sacré, le sens ?
La Troisième République bourgeoise, avec son culte du progrès, de l’utile et de l’ordre, est perçue comme une civilisation de la laideur. Les symbolistes lui opposent le culte de la beauté inutile, de l’art pour l’art poussé à l’extrême, du raffinement formel comme seule réponse digne à la médiocrité ambiante.
Le positivisme et sa crise
Auguste Comte avait fondé le positivisme sur une conviction : seul ce qui est observable et mesurable peut être connu. Cette philosophie, dominante au XIXe siècle, nourrit le Réalisme et le Naturalisme. Mais elle provoque aussi une réaction : si la science explique tout, il n’y a plus de place pour le mystère, le rêve, l’infini. Les symbolistes sont en partie les enfants de cette insatisfaction. Ils cherchent ce que la science ne peut pas dire : l’indicible, le supra-sensible, la correspondance entre les sens et l’âme.
Le wagnérisme et la musique comme modèle
L’une des influences les plus décisives sur le Symbolisme est celle de Richard Wagner. Sa théorie de l’Gesamtkunstwerk (l’œuvre d’art totale) et sa conviction que la musique est l’art suprême — parce qu’elle atteint directement l’émotion sans passer par le sens conceptuel — fascinent les poètes symbolistes. Baudelaire consacre à Wagner un essai enthousiaste (1861). Verlaine formule le programme symboliste dans une phrase restée célèbre : « De la musique avant toute chose. » Mallarmé rêve d’un livre total qui serait à la poésie ce que les opéras de Wagner sont à la musique.
La peinture préraphaélite et l’esthétisme
En Angleterre, les préraphaélites (Rossetti, Burne-Jones) développent simultanément une esthétique de la beauté symbolique, du Moyen Âge rêvé et de la femme fatale. Whistler peint des « symphonies » et des « nocturnes » — des tableaux qui n’ont pas d’autre sujet que la beauté pure des couleurs et des formes. Oscar Wilde théorise l’esthétisme. Ces courants parallèles confirment que le Symbolisme est un phénomène européen.
La condition du poète symboliste
Le poète symboliste est souvent marginal, incompris, volontairement à l’écart du grand public. Il publie dans des petites revues confidentielles (Le Décadent, La Vogue, Le Mercure de France), édite à compte d’auteur, vit dans la bohème parisienne ou l’exil volontaire. La figure du poète maudit — génial et dévastateur pour lui-même — culmine avec Rimbaud (qui abandonne la poésie à 20 ans) et Nerval (qui se pend). Verlaine passe deux ans en prison. Baudelaire meurt paralysé et ruiné. Mallarmé enseigne l’anglais pour survivre.
3. Genèse et naissance du courant
Baudelaire : le fondateur involontaire
Le Symbolisme ne commence pas avec un manifeste mais avec un livre : Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire (1857). Baudelaire n’est pas un symboliste au sens strict — il est à cheval entre le Romantisme, le Parnasse et le Symbolisme — mais son œuvre contient, en germe, tous les principes du mouvement : la théorie des correspondances (sonnet du même nom), le spleen urbain, la beauté du mal, la quête de l’idéal à travers le gouffre, la synesthésie, la musique du vers.
Le sonnet des Correspondances est la pierre fondatrice : « La Nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles ; / L’homme y passe à travers des forêts de symboles. » Ce poème pose le principe fondamental : le monde visible est un réseau de symboles qui renvoient à un monde invisible — et le poète est celui qui sait déchiffrer ces correspondances.
Verlaine, Rimbaud et la rupture de 1870
Paul Verlaine publie ses Fêtes galantes (1869) et développe une poésie de la suggestion musicale et de la nuance. Sa rencontre avec Arthur Rimbaud, adolescent de génie, en 1871, déclenche l’une des liaisons les plus orageuses de l’histoire littéraire — et l’une des aventures poétiques les plus radicales. Rimbaud, en quelques années (1870-1875), réinvente la poésie de fond en comble : Le Bateau ivre, Une Saison en enfer, Les Illuminations. Puis il abandonne tout à 20 ans.
Le manifeste de Moréas (1886)
Le symbolisme reçoit officiellement son nom le 18 septembre 1886, quand le poète grec Jean Moréas publie un « Manifeste du Symbolisme » dans Le Figaro littéraire. Il y affirme que la poésie symboliste cherche à « vêtir l’Idée d’une forme sensible » et refuse la description directe. Le mot existait déjà, mais le manifeste lui donne une légitimité publique. Paradoxalement, la plupart des grands symbolistes (Mallarmé, Verlaine, Rimbaud) ne s’en réclament guère — c’est une étiquette posthume plus qu’une école organisée.
Les cénacles et les revues
Le Symbolisme se construit autour des mardis de Mallarmé : chaque mardi soir, dans son appartement de la rue de Rome, le « Maître » reçoit la jeune génération — Valéry, Gide, Claudel, Maeterlinck, Yeats, Stefan George. Ces réunions sont légendaires. Les revues La Vogue (où Rimbaud est publié pour la première fois), Le Mercure de France, La Revue blanche sont les organes du mouvement. Le café Procope et les cafés montmartrois sont les lieux de rencontre.
4. Principes esthétiques et vision du monde
À quoi doit servir l’écriture ?
Pour les symbolistes, la poésie n’est pas faite pour décrire, raconter ou convaincre : elle est faite pour évoquer et suggérer. Mallarmé formule la règle : « Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu : le suggérer, voilà le rêve. » La poésie symboliste est anti-discursive, anti-narrative, anti-descriptive. Elle vise un état de conscience, une émotion, une révélation — non une information.
Cette conception place le symbolisme en rupture directe avec le Réalisme (qui veut décrire le monde) et le Romantisme (qui veut exprimer le moi). Le poète symboliste ne décrit pas et ne s’exprime pas : il incante.
La théorie des correspondances
Héritée de Swedenborg, de Fourier et de la tradition hermétique, la théorie des correspondances affirme que tout dans l’univers se répond : les sons, les couleurs, les parfums, les formes sont les différents langages d’une réalité unique et cachée. Baudelaire la formule dans son sonnet Correspondances : les parfums, les couleurs et les sons se répondent, et l’artiste est celui qui perçoit ces analogies universelles.
Cette théorie justifie la synesthésie (mélange des sens : voir des sons, entendre des couleurs) qui devient la figure stylistique centrale du Symbolisme. Le célèbre sonnet de Rimbaud Voyelles (A noir, E blanc, I rouge…) en est l’illustration la plus connue.
Le poète comme voyant
Rimbaud, dans sa « Lettre du voyant » (1871, à son ami Paul Demeny), formule la théorie la plus radicale : le poète doit se faire voyant par un « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Il faut briser les limites ordinaires de la perception — par la souffrance, le désordre, les excès — pour accéder à l’inconnu. C’est une théorie de la transgression comme méthode poétique, qui annonce directement le Surréalisme.
La musique du langage
Verlaine, dans son poème-art poétique Art poétique (1874, publié 1884), énonce : « De la musique avant toute chose. » La poésie symboliste privilégie le rythme, la sonorité, la suggestion musicale sur le sens conceptuel. L’impair (vers de nombre impair de syllabes : 9, 11 syllabes) est préféré à l’alexandrin régulier parce qu’il est « plus vague et plus soluble dans l’air ». La rime riche cède parfois à l’assonance. La syntaxe se déstructure pour produire des effets de flottement et d’incertitude.
Grands thèmes
Le spleen et l’idéal : la tension fondamentale chez Baudelaire entre la pesanteur du monde réel (le Spleen) et l’aspiration vers la beauté pure (l’Idéal). L’ennui profond comme état métaphysique.
La mort et la décomposition : beauté du mal, fleurs qui naissent de la pourriture. Une charogne de Baudelaire, les Romances sans paroles de Verlaine.
La femme fatale et l’amour impossible : la femme comme symbole de l’Idéal inaccessible. La Beauté, Hymne à la Beauté de Baudelaire.
La ville moderne : Baudelaire invente la poésie urbaine — Paris comme jungle, spectacle de la modernité et de la misère mêlées. Le Cygne, Les Petites Vieilles, Tableaux parisiens.
L’ivresse et l’artifice : le vin, le haschich, l’opium comme moyens d’accéder à d’autres états de conscience. Les Paradis artificiels de Baudelaire.
Le rêve et l’inconscient : Nerval avec Aurélia, Rimbaud avec Les Illuminations explorent les territoires du rêve, de la folie, de la vision.
Le Néant et l’absolu : chez Mallarmé, la poésie bute contre le silence, le blanc, le Rien. L’ambition d’un Livre total qui n’est jamais écrit.
Textes théoriques de référence
Baudelaire, Correspondances (1857) : sonnet fondateur du symbolisme, théorie des analogies universelles.
Rimbaud, Lettre du voyant (1871) : théorie du poète-voyant et du dérèglement de tous les sens.
Verlaine, Art poétique (1874/1884) : « De la musique avant toute chose » — programme du symbolisme verlainien.
Mallarmé, Crise de vers (1895) : théorie de la suggestion, de l’absence du nom.
Moréas, Manifeste du Symbolisme (1886) : définition officielle du mouvement.
5. Caractéristiques formelles et stylistiques
La révolution des formes
Le Symbolisme révolutionne la forme poétique. Verlaine assouplit l’alexandrin, multiplie les vers impairs, use de la musique douce et de la nuance. Rimbaud brise le vers dans Les Illuminations, invente le poème en prose comme genre poétique à part entière. Mallarmé pousse l’expérimentation à l’extrême avec Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (1897) : les mots sont disposés sur la page comme une partition musicale, avec des blancs signifiants, des tailles de caractères variables, une typographie expressive. C’est la première grande œuvre de poésie visuelle.
Procédés d’écriture typiques
La suggestion : ne jamais nommer directement — toujours évoquer par des analogies, des images, des sons. « Je veux peindre non la chose mais l’effet qu’elle produit » (Mallarmé).
La synesthésie : mélange des sens dans une même image. « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent » (Baudelaire). « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu » (Rimbaud).
Le symbole : un objet concret renvoie à une réalité abstraite ou spirituelle. L’albatros (le poète), le cygne (l’exil), la fleur (l’idéal), la nuit (l’inconscient).
La musique du vers : travail sur les sonorités, les allitérations, les assonances, les rythmes impairs. « Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville » (Verlaine).
L’hermétisme : volonté délibérée d’obscurité. Le poème ne livre pas son sens facilement — il le garde, le cache, le laisse résonner. Chez Mallarmé, l’obscurité est une exigence éthique.
Le poème en prose : hérité de Baudelaire (Petits Poèmes en prose), porté à l’extrême par Rimbaud (Les Illuminations). Un texte qui a la densité du vers sans sa contrainte formelle.
Innovations formelles
Le vers libre : émancipation totale des règles prosodiques classiques, expérimentée par Gustave Kahn et Rimbaud avant d’être revendiquée comme principe.
La typographie expressive : Un coup de dés de Mallarmé, première œuvre où la mise en page est constitutive du sens.
Le poème en prose élevé au rang de genre noble par Baudelaire et Rimbaud.
La syntaxe déstructurée : ellipses, juxtapositions, absence de verbe principal. Le sens se construit dans l’espace entre les mots.
Le refrain musical : Verlaine réinvente le refrain comme élément de musique pure, non de sens.
Comment reconnaître un texte symboliste ?
6. Figures majeures et œuvres emblématiques
Charles Baudelaire
Né à Paris, fils d’un vieux père cultivé et d’une mère jeune qui se remarie vite avec un militaire (le général Aupick, que Baudelaire détestera), Baudelaire grandit dans le conflit entre la beauté et la misère morale. Héritier à 21 ans d’une fortune paternelle, il la dilapide en deux ans dans la bohème parisienne. Un conseil judiciaire le met sous tutelle. Il vivra toute sa vie dans la gêne, la dette et la maladie (syphilis). Il traduit Edgar Poe, qu’il considère comme son double. Il meurt paralysé en 1867, dans un état semi-comateux, sans avoir récupéré son plein génie.
Son apport singulier : l’invention de la modernité poétique — la beauté extraite de la laideur urbaine et du mal, la théorie des correspondances, le spleen comme état métaphysique, le poème en prose, la synesthésie. Il est à la fois le dernier des romantiques et le premier des modernes.
Œuvres clés
- Les Fleurs du mal (1857, 2e éd. augmentée 1861) : cent-vingt-neuf poèmes organisés en sections (Spleen et Idéal, Fleurs du Mal, Révolte, La Mort). Procès pour « outrage à la morale publique ». Le livre fondateur de la poésie moderne.
- Petits Poèmes en prose (posthume, 1869) : cinquante poèmes en prose dont L’Étranger, Enivrez-vous, Le Joujou du pauvre — invention du poème urbain en prose.
- Les Paradis artificiels (1860) : essai sur le haschich et l’opium comme moyens d’élargir la conscience.
- Curiosités esthétiques / L’Art romantique : essais de critique d’art, dont « Le Peintre de la vie moderne » sur Constantin Guys — premier grand texte sur la modernité.
Paul Verlaine
Né à Metz dans une famille de militaires, Verlaine monte à Paris, devient fonctionnaire médiocre et poète admirable. Doux et violent, mystique et alcoolique, il vit une vie de contradictions absolues : il tue presque Rimbaud d’un coup de revolver à Bruxelles (1873), fait deux ans de prison, se convertit au catholicisme en cellule, sort, rechute, entre à l’hôpital, en sort, enseigne dans des lycées de province… Sa vie est une épave que traverse un génie poétique intact.
Son apport : la musique du vers français portée à son sommet, la poésie de la nuance et de l’incertitude, le vers impair comme instrument de suggestion, la confession lyrique sans grandiloquence.
Œuvres clés
- Poèmes saturniens (1866) : premier recueil, encore influencé par le Parnasse, mais déjà marqué par la mélancolie caractéristique.
- Fêtes galantes (1869) : dix-huit poèmes évoquant le monde des fêtes galantes de Watteau, dans une atmosphère de mélancolie souriante et de désirs contrariés. Chef-d’œuvre de la suggestion.
- Romances sans paroles (1874) : écrit en prison après la tentative de meurtre sur Rimbaud. Sommet de la musique verlainienne. Il pleure dans mon cœur est l’un des poèmes les plus musicaux de la langue française.
- Sagesse (1880) : recueil de la conversion catholique, poèmes intenses de foi et de repentir.
- Art poétique (1874, publié 1884) : poème-manifeste : « De la musique avant toute chose. »
Arthur Rimbaud
Né à Charleville dans les Ardennes, fils d’un militaire absent et d’une mère rigoriste et froide, Rimbaud est un enfant prodige d’une violence poétique sans précédent. À 15 ans, ses poèmes stupéfient Verlaine. À 16 ans, il fugue à Paris. À 17 ans, il écrit Le Bateau ivre. À 18 ans, il rédige la Lettre du voyant et commence Une Saison en enfer. À 20 ans, il abandonne définitivement la littérature, part pour l’Afrique, devient négociant en café et en armes en Éthiopie. Il meurt d’un cancer de la jambe à 37 ans, à Marseille, après une amputation. Il est à la fois le poète le plus radical de la langue française et celui qui l’a le plus tôt reniée.
Son apport : la rupture totale avec toutes les conventions poétiques, le programme du poète-voyant, l’invention du poème en prose comme forme d’exploration de l’inconscient, la violence et la beauté mêlées.
Œuvres clés
- Le Bateau ivre (1871) : cent vers d’une densité et d’une puissance d’images inégalées. Un bateau sans pilote dérive vers les abysses — métaphore du poète-voyant qui se perd pour mieux voir.
- Une Saison en enfer (1873) : seul livre publié de son vivant. Autobiographie hallucinée et nihiliste. Adieu à la poésie ? Peut-être. Chef-d’œuvre absolu.
- Les Illuminations (publiées 1886 par Verlaine) : poèmes en prose d’une modernité sidérante. Aube, Marine, Départ, Génie — visions d’un monde nouveau, d’une beauté sauvage et libre.
- Lettres du voyant (1871, à Georges Izambard et Paul Demeny) : deux lettres qui sont les textes théoriques les plus radicaux du Symbolisme.
Stéphane Mallarmé
Né à Paris, Mallarmé devient professeur d’anglais (médiocre, de son propre aveu) et passe sa vie à enseigner pour survivre tout en poursuivant l’œuvre la plus ambitieuse et la plus difficile de la poésie française. Son projet : écrire Le Livre — une œuvre totale qui réconcilierait tous les arts et dirait l’Absolu. Ce Livre ne sera jamais écrit. Mais ses tentatives — L’Après-midi d’un faune, Hérodiade, Un coup de dés — sont parmi les textes les plus influents de toute la modernité littéraire.
Son apport : la poésie pure poussée à l’extrême, le travail sur le blanc et le silence, la typographie comme matière poétique, l’hermétisme comme exigence éthique, les mardis comme institution culturelle qui forme toute la génération suivante.
Œuvres clés
- L’Après-midi d’un faune (1876) : poème dramatique sur un faune qui se souvient (ou rêve ?) d’avoir possédé deux nymphes. Debussy en fera un prélude musical célèbre (1894). Sommet de la suggestion symboliste.
- Hérodiade (travail de toute une vie, inachevé) : poème-drame sur la frigidité absolue, le refus de la vie au profit de l’art pur.
- Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (1897) : révolution typographique totale. Les mots sont distribués sur la double page comme une partition. Premier poème visuel de l’histoire. Influence décisive sur Apollinaire, les Dadaïstes, les Lettristes.
- Poésies (recueil) : dont L’Azur, Brise marine, Sonnet en -yx, Toast funèbre — une vingtaine de poèmes d’une densité extrême.
- Divagations (1897) : recueil de proses critiques, dont Crise de vers et Le Mystère dans les lettres.
Gérard de Nerval
Précurseur du Symbolisme plus que symboliste au sens strict, Nerval est néanmoins l’ancêtre revendiqué de tout le mouvement. Ami de Hugo, traducteur de Goethe, voyageur en Orient, il passe sa vie entre génie et folie. Ses Chimères (sonnets ésotériques) et Aurélia (récit de sa descente dans la folie) sont les textes fondateurs de la poésie du rêve et de l’inconscient. Il se pend dans la rue de la Vieille-Lanterne en janvier 1855. Rimbaud, Verlaine, puis les Surréalistes le revendiqueront comme père spirituel.
Son apport : l’ésotérisme poétique, la poésie du rêve et de la folie comme sources de connaissance, les Chimères comme modèle du sonnet hermétique symboliste.
Œuvres clés
- Les Chimères (1854) : douze sonnets d’une densité ésotérique extraordinaire, dont El Desdichado (« Je suis le ténébreux, — le veuf, — l’inconsolé »), Myrtho, Artémis, Vers dorés. Textes fondateurs du Symbolisme.
- Aurélia (posthume, 1855) : récit de ses crises de folie, premier grand texte moderne sur l’inconscient poétique.
- Sylvie (dans Les Filles du feu, 1854) : nouvelle sur la mémoire et le temps perdu, ancêtre direct de Proust.
Figures secondaires et dimension internationale
En France : Tristan Corbière (Les Amours jaunes, 1873) pratique un symbolisme ironique et âpre. Jules Laforgue (Les Complaintes, 1885) invente l’ironie symboliste. Gustave Kahn théorise le vers libre. Henri de Régnier et Francis Viélé-Griffin portent le symbolisme dans les années 1890. Maurice Maeterlinck (belge) transpose le symbolisme au théâtre (La Princesse Maleine, Pelléas et Mélisande).
À l’international : en Belgique, Maeterlinck, Émile Verhaeren, Georges Rodenbach (Bruges-la-Morte). En Angleterre, les Préraphaélites, Oscar Wilde, Arthur Symons (The Symbolist Movement in Literature, 1899 — qui transmet le Symbolisme à Yeats et Eliot). En Allemagne, Stefan George. En Russie, Blok, Biély. En Espagne, le Modernismo de Rubén Darío.
7. Lecture rapprochée d’extraits
Extrait 1 — Baudelaire, Correspondances (1857)
« La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L’homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l’observent avec des regards familiers. »
Extrait 2 — Verlaine, Il pleure dans mon cœur (1874)
« Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville ; Quelle est cette langueur Qui pénètre mon cœur ? »
Extrait 3 — Rimbaud, Voyelles (1871)
« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, Je dirai quelque jour vos naissances latentes. »
Conseil de lecture : pour découvrir le Symbolisme, commencez par Spleen (LXXVIII) de Baudelaire (« Quand le ciel bas et lourd… »), puis Il pleure dans mon cœur de Verlaine, puis Le Bateau ivre de Rimbaud. Ces trois poèmes donnent une image complète et progressive du courant.
8. Débats, critiques et limites
Le procès des Fleurs du mal
Le 20 août 1857, Baudelaire est condamné pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs » pour six poèmes des Fleurs du mal (dont Les Bijoux, Lesbos, À celle qui est trop gaie). Il doit supprimer ces poèmes de l’édition (ils seront publiés séparément en 1866 sous le titre Les Épaves) et payer une amende. La condamnation ne sera annulée qu’en 1949. Ce procès, comme celui de Madame Bovary la même année, montre que la modernité poétique heurte de plein fouet la morale bourgeoise — et lui donne paradoxalement sa gloire.
L’obscurité comme défaut ou comme vertu ?
La principale critique adressée au Symbolisme est son hermétisme. Mallarmé est le cas extrême : certains de ses sonnets sont presque incompréhensibles à la première lecture. Le journaliste Jules Huret, qui l’interroge en 1891, lui demande : « Mais enfin, à quoi ça sert ? » La réponse de Mallarmé (« La poésie n’est pas faite pour être comprise, mais pour être sentie ») est sincère mais provoque la polémique. Les défenseurs de l’accessibilité reprochent au Symbolisme de couper l’art du public ordinaire et de se réfugier dans une tour d’ivoire.
Le mythe du poète maudit
Le Symbolisme a fabriqué et entretenu le mythe du poète maudit — génial, incompris, détruit par son génie. Verlaine a lui-même codifié ce mythe dans son livre Les Poètes maudits (1884), consacré à Corbière, Rimbaud, Mallarmé, Villiers de l’Isle-Adam. Ce mythe a une face glorieuse (l’artiste qui refuse les compromis) et une face néfaste (la glorification de l’autodestruction, de l’alcoolisme, de la misère comme conditions de l’art). Des générations de poètes ont payé cher cette confusion entre souffrance et génie.
Symbolisme et politique : l’art pour l’art
Contrairement au Romantisme, le Symbolisme est globalement apolitique. Il se désintéresse du social, du peuple, de la politique — il se replie sur l’art pur, la beauté pour elle-même. Ce repli est lui-même politique (un refus du monde bourgeois) mais ne débouche pas sur un engagement. L’exception est Rimbaud, dont la Commune inspire certains poèmes — mais il abandonne tout avant d’en faire une posture cohérente.
9. Déclin, postérité et héritage
L’essoufflement du Symbolisme
Vers 1895-1900, le Symbolisme s’épuise et se fragmente. Les grandes figures disparaissent : Verlaine meurt en 1896, Mallarmé en 1898. Les disciples se dispersent : Paul Valéry prolonge Mallarmé dans une direction plus intellectuelle et formelle, André Gide s’en émancipe vers la prose narrative, Paul Claudel vers le théâtre catholique. Le mouvement Dada (1916) réagira contre le symbolisme en brisant tout sens — mais c’est encore une réaction symboliste. Le Surréalisme (1924) revendique Rimbaud et Nerval comme ancêtres directs.
Les courants qui lui succèdent
Le Parnasse tardif et la Décadence : Huysmans (À rebours, 1884), Oscar Wilde. Raffinement extrême, culte de la beauté artificielle, nihilisme élégant.
Le Vers-librisme : émancipation formelle héritée du Symbolisme, pratiquée par Apollinaire, Cendrars, Claudel.
Le Surréalisme (1924) : hérite de Rimbaud (dérèglement des sens), Nerval (rêve, folie) et Lautréamont. L’inconscient comme source de l’art.
Le Modernisme anglophone : T.S. Eliot (La Terre vaine, 1922), Yeats, Ezra Pound héritent du Symbolisme via Arthur Symons.
La poésie concrète et visuelle : hérite de la typographie expressive de Mallarmé.
Influence durable
L’influence du Symbolisme sur la culture du XXe siècle est immense. Proust hérite de Nerval la quête du temps perdu et de Baudelaire la théorie des correspondances (les madeleines, les pavés inégaux de Venise — toutes des synesthésies proustiennes). Claude Debussy met Mallarmé en musique (Prélude à l’après-midi d’un faune) et réinvente l’harmonie musicale selon les mêmes principes. Maurice Ravel et l’impressionnisme musical sont les fils directs du Symbolisme. Le cinéma de Bergman et de Tarkovski, avec son goût du symbole et de la suggestion, est un symbolisme visuel. Les Beatles, de Strawberry Fields Forever à I Am the Walrus, pratiquent une synesthésie pop.
Dans le canon scolaire
Les Fleurs du mal, Le Bateau ivre, Il pleure dans mon cœur figurent au programme des lycées depuis des décennies. Baudelaire est l’auteur de poésie le plus étudié en France. Les sonnets de Nerval, l’Art poétique de Verlaine sont des textes canoniques du baccalauréat de français.
10. Le courant aujourd’hui
Échos contemporains
Le Symbolisme n’est pas mort — il est partout, souvent sans qu’on le nomme. La chanson française moderne (Barbara, Léo Ferré, Alain Bashung) hérite directement de Verlaine et Baudelaire : primauté de la musique sur le sens, images inattendues, spleen urbain. Léo Ferré met en musique Baudelaire et Verlaine. Nick Cave, Leonard Cohen, Jim Morrison revendiquent Rimbaud comme modèle. Les clips vidéo de David Lynch ou Michel Gondry pratiquent une synesthésie visuelle directement symboliste.
En littérature, Patrick Modiano (Nobel 2014) avec ses romans de la mémoire et de la suggestion pratique un symbolisme romanesque discret. Marie NDiaye cultive l’opacité et la suggestion. Christian Bobin hérite de la prose poétique baudelairienne.
Ce que le Symbolisme nous dit encore
Le Symbolisme nous dit que le langage ne peut pas tout dire — que la poésie commence là où la prose s’arrête, que certaines réalités (la mort, l’amour, la beauté, Dieu, le néant) ne se laissent qu’approcher, jamais saisir, et que c’est précisément cet écart entre la langue et la chose qui crée la poésie. Il nous dit aussi que l’art n’est pas fait pour être compris mais pour être senti — une leçon que chaque génération doit réapprendre contre les exigences de l’utile et du communicable.
Idées reçues à déconstruire
« Baudelaire, c’est sombre et morbide » : faux, ou incomplet. L’Invitation au voyage est d’une douceur lumineuse. Le Cygne est un poème d’une mélancolie politique d’une finesse remarquable. La beauté chez Baudelaire naît précisément du conflit entre le mal et l’idéal.
« Rimbaud était un génie naïf » : faux. La Lettre du voyant est un texte théorique d’une lucidité redoutable. Son abandon de la poésie est un acte réfléchi, pas une capitulation.
« Mallarmé est incompréhensible » : partiellement vrai — mais l’incompréhension est une étape, pas une conclusion. Ses poèmes se donnent à ceux qui acceptent de les lire et relire, lentement, en laissant résonner.
11. Quiz
12. Anecdotes
13. Conclusion
Le Symbolisme a constitué une révolution copernicienne dans l’histoire de la poésie : il a déplacé le centre de gravité du poème de la description vers la suggestion, du sens vers la musique, du moi lyrique vers l’impersonnel, du monde visible vers l’invisible. Ce faisant, il a inventé la poésie moderne telle que nous la connaissons encore — hermétique, musicale, rétive au sens unique, convaincue que le langage peut atteindre ce que la prose ne peut pas dire.
L’héritage de Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé et Nerval est considérable. Ils ont légué à la culture mondiale la synesthésie comme procédé artistique, la suggestion comme éthique de la création, le poème en prose comme genre, le vers libre comme possibilité, la typographie expressive comme révolution visuelle. De Proust à Debussy, d’Apollinaire aux Surréalistes, de Leonard Cohen à David Lynch, leurs ombres portent loin.
La question que le Symbolisme pose reste plus que jamais actuelle : à quoi sert le langage — à informer ou à enchanter ? À expliquer ou à suggérer ? À communiquer ou à révéler ? La réponse symboliste est sans ambiguïté : l’art commence là où la communication ordinaire s’arrête, dans le silence entre les mots, dans la résonance qui reste après que le poème s’est tu.
Lire aussi dans cette collection : Le Romantisme français, Le Réalisme, Le Surréalisme.
14. Annexes et enrichissements
Chronologie des dates clés
Lexique
10 citations marquantes
« La Nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles. »— Baudelaire, Correspondances
« De la musique avant toute chose. »— Verlaine, Art poétique
« Je est un autre. »— Rimbaud, Lettre du voyant
« Je veux peindre non la chose mais l’effet qu’elle produit. »— Mallarmé
« Je suis le ténébreux, — le veuf, — l’inconsolé. »— Nerval, El Desdichado
« Il faut être absolument moderne. »— Rimbaud, Une Saison en enfer
« Enivrez-vous ! De vin, de vertu ou de poésie, à votre guise. »— Baudelaire, Petits Poèmes en prose
« Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville. »— Verlaine, Romances sans paroles
« La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. »— Mallarmé, Brise marine
« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles. »— Rimbaud, Voyelles
Bibliographie
Œuvres à lire (par ordre de difficulté croissante) :
- Verlaine, Fêtes galantes et Romances sans paroles (Poésie/Gallimard)
- Baudelaire, sélection dans Les Fleurs du mal (Folio classique) : commencer par Correspondances, L’Invitation au voyage, Le Cygne, Spleen LXXVIII
- Rimbaud, Le Bateau ivre et Une Saison en enfer (Folio classique)
- Nerval, Les Chimères et Sylvie (Folio classique)
- Rimbaud, Les Illuminations (Poésie/Gallimard)
- Mallarmé, Poésies (Poésie/Gallimard) — réserver Un coup de dés pour la fin
Études critiques accessibles :
- Jean-Pierre Richard, L’Univers imaginaire de Mallarmé, Seuil — référence absolue
- Antoine Adam, Le Symbolisme français, PUF
- Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-même, Seuil — par le plus grand poète français contemporain
- Pierre Brunel, Rimbaud : projets et réalisations, Champion
- Arthur Symons, The Symbolist Movement in Literature (1899, traduit) — contemporain du mouvement
