Marguerite Yourcenar — Plonger dans le passé pour lire la condition humaine
Marguerite Yourcenar — biographie, œuvres et héritage littéraire
L’écrivaine qui plongea dans le passé pour mieux lire la condition humaine — et dont la prose, d’un classicisme absolu, n’a pas pris une ride.
Carte d’identité
— ✦ —Pourquoi Yourcenar compte encore
— ✦ —Yourcenar est souvent résumée par un seul livre, Mémoires d’Hadrien. Pourtant, son geste littéraire est bien plus vaste : faire de l’Histoire une matière vivante, et de chaque vie — fût-elle celle d’un empereur romain ou d’un alchimiste flamand du XVIe siècle — le miroir d’une question universelle sur la liberté, la mort et la grandeur de l’esprit.
Dans ses romans, le passé n’est pas une évasion : c’est un laboratoire. Dans ses essais, l’érudition ne cache pas l’émotion. Dans ses mémoires familiaux, la généalogie devient une méditation sur le temps. Et dans sa vie même, elle incarne une liberté radicale : femme amoureuse d’une femme, expatriée volontaire, écrivaine sans école, académicienne sans avoir jamais abdiqué.
Biographie en cinq actes
— ✦ —L’enfance sans mère, entre Nord et Sud
Marguerite Antoinette Jeanne Marie Ghislaine Cleenewerck de Crayencour naît à Bruxelles le 8 juin 1903. Sa mère, Fernande de Cartier de Marchienne, meurt dix jours après la naissance, des suites de l’accouchement. Marguerite ne la connaîtra jamais. Cette perte originelle — une mère dont elle ne gardera ni souvenir ni image — traversera en creux toute son œuvre et sa trilogie autobiographique Le Labyrinthe du monde.
Elle est élevée par son père, Michel de Crayencour, figure centrale de sa formation. Homme d’une culture exceptionnelle, libertin et voyageur, il initie très tôt sa fille au grec et au latin, à la littérature française et anglaise, aux mythes antiques. Ensemble, ils parcourent l’Italie, la Belgique, l’Angleterre. Pas de classe, pas d’école : une éducation privée, luxueuse, nomade. Elle passe le baccalauréat à Nice sans jamais avoir fréquenté l’établissement.
En 1921, à 18 ans, elle publie son premier livre, Le Jardin des chimères, poème dramatique sur Icare, qu’elle signe MargYourcenar — amorce de l’anagramme qui deviendra son nom d’auteur. En 1922, elle publie Les Dieux ne sont pas morts, recueil de poèmes. L’écrivaine est née, avant même d’avoir 20 ans.
Le roman, les voyages, la Grèce
Les années 1920–1930 sont celles d’une écrivaine qui se cherche et qui déjà étonne. En 1929 paraît Alexis ou le Traité du Vain Combat, premier roman, accueilli avec discrétion mais qui marque les esprits par sa maturité formelle. Elle écrit vite, beaucoup, explore tous les genres : le roman (La Nouvelle Eurydice, 1931), la prose poétique (Feux, 1936), la nouvelle (Nouvelles orientales, 1938). En 1934 paraît La Mort conduit l’attelage, qui préfigure L’Œuvre au noir.
Ces années sont aussi celles de voyages intenses — Grèce, Italie, Autriche, États-Unis — et d’une vie amoureuse complexe. Elle vit notamment une longue relation avec l’écrivain André Fraigneau, qui ne partage pas ses sentiments, et commence à composer les premières ébauches des Mémoires d’Hadrien. En 1937, elle rencontre lors d’un séjour aux États-Unis l’Américaine Grace Frick, traductrice, qui deviendra sa compagne de vie pour près de quarante ans.
La mort de son père en 1929 est un deuil fondateur. Elle lui consacrera Archives du Nord, le deuxième tome du Labyrinthe du monde. Avec lui disparaît le monde d’avant — celui des grandes maisons du Nord, des bibliothèques familiales, du voyage comme mode d’existence.
L’exil américain et la lente gestation d’Hadrien
En 1939, alors que la guerre menace l’Europe, Yourcenar rejoint Grace Frick aux États-Unis. Ce qui devait être un séjour temporaire devient un exil d’une durée indéfinie, puis une installation définitive. Elles s’installent sur l’île des Monts-Déserts (Mount Desert Island), dans le Maine, dans une maison qu’elles nomment Petite Plaisance. Yourcenar ne reverra la France que ponctuellement pour des voyages et des cérémonies.
Pendant la guerre, elle enseigne le français et l’histoire de l’art au Sarah Lawrence College, à New York. Ces années américaines sont paradoxalement celles de la maturation silencieuse. Elle retrouve dans une valise un brouillon des Mémoires d’Hadrien, commencé dix ans plus tôt, et le reprend. Elle lit toute la littérature de l’époque d’Hadrien — historiens, géographes, poètes latins et grecs. Elle se documente avec une rigueur d’historienne. La phrase se cherche, se trouve, s’affine.
En 1947, elle est naturalisée américaine. En 1951 paraissent enfin les Mémoires d’Hadrien. Le succès est immédiat et mondial. Prix Femina-Vacaresco, suivi d’un Grand Prix de l’Académie française en 1952 : Yourcenar entre dans la cour des très grands. Elle a 48 ans.
La consécration, L’Œuvre au noir et la reconnaissance
Après le triomphe des Mémoires d’Hadrien, Yourcenar prend le temps. Elle ne publie pas un roman tous les ans. Elle voyage, traduit (Constantin Cavafis, des negro spirituals, Henry James), écrit des essais (Sous bénéfice d’inventaire, 1962). Elle travaille à un projet ambitieux commencé dans les années 1930 : le destin de Zénon, médecin et philosophe flamand du XVIe siècle.
L’Œuvre au noir paraît en 1968 et remporte le Prix Femina. Le roman est accueilli comme un second chef-d’œuvre. Yourcenar y déploie une réflexion dense sur la liberté de pensée, l’intolérance, et le courage de l’esprit dans un siècle qui tue ce qu’il ne comprend pas. Zénon est, à sa manière, le négatif d’Hadrien : là où l’empereur pouvait régner et penser, le médecin doit se cacher pour survivre.
Les années 1970 voient paraître les deux premiers tomes du Labyrinthe du monde — Souvenirs pieux (1974) et Archives du Nord (1977). Ces livres, d’un genre inclassable entre mémoires et enquête généalogique, montrent une Yourcenar qui tourne la caméra non plus vers l’Antiquité ou la Renaissance, mais vers ses propres origines. En 1974, elle reçoit le Grand Prix national des Lettres, en 1977 le Grand Prix de Littérature de l’Académie française.
L’Académie française, la mort de Grace et les dernières années
En 1980, deux événements marquent l’année. D’abord, la mort de Grace Frick, le 18 novembre, après des années de maladie. C’est la perte de la compagne de toujours, de la traductrice, de celle qui avait rendu possible la vie à Petite Plaisance. Yourcenar en parle peu publiquement — elle n’est pas une femme de l’effusion — mais la perte est immense.
Le 6 mars 1980, elle est élue à l’Académie française, sur le fauteuil de Roger Caillois, avec le soutien décisif de Jean d’Ormesson. Elle est la première femme à entrer dans cette institution fondée en 1635. Lors de la séance de réception le 22 janvier 1981, Jean d’Ormesson lui déclare : « Vous n’êtes pas ici parce que vous êtes une femme. C’est parce que vous êtes un grand écrivain. » Elle est aussi, en 1982, la première femme dont l’œuvre entre dans la Bibliothèque de la Pléiade de son vivant.
Ses dernières années sont celles de l’achèvement et du voyage. Elle reprend le troisième tome du Labyrinthe du monde, Quoi ? L’Éternité, consacré à son père et à sa jeunesse. Elle voyage en Afrique, au Japon. Elle s’engage dans des causes environnementales, bien avant que ce ne soit une mode. Elle meurt le 17 décembre 1987 à Bar Harbor, d’une hémorragie cérébrale, à 84 ans. Elle est enterrée au cimetière de Mount Desert Island, non loin de Petite Plaisance.
Œuvres essentielles
— ✦ —Hadrien, vieux et malade, écrit une longue lettre à Marc Aurèle. Il y repasse sa vie d’homme et d’empereur : les guerres, les amours, et surtout l’amour de sa vie, le jeune Antinoüs, mort noyé dans le Nil. La prose est lente, méditative, d’un classicisme absolu. Chef-d’œuvre incontesté, traduit dans le monde entier.
Zénon, médecin, alchimiste et philosophe flamand du XVIe siècle, erre à travers une Europe déchirée par les guerres de religion. Libre penseur dans un siècle d’obscurantisme, il choisit la mort plutôt que l’abjuration. La phrase est dense, nette, d’une beauté lapidaire.
Trilogie monumentale : Souvenirs pieux, Archives du Nord, Quoi ? L’Éternité. Yourcenar remonte le fil de sa généalogie, reconstituant des vies à partir d’archives et de photographies. Une méditation sur la transmission et le temps.
Premier roman, publié à 26 ans. Alexis écrit à sa femme pour lui avouer son homosexualité et lui annoncer son départ. Lettre d’une pudeur absolue et d’une précision saisissante. Une maturité littéraire hors du commun.
Long entretien avec Matthieu Galey. Yourcenar y parle de sa vie, de ses livres, de sa méthode d’écriture, de son rapport à la mort, à la nature, à la politique. La porte d’entrée la plus accessible à sa pensée.
Méditations en prose sur des figures mythiques — Phèdre, Marie-Madeleine, Patrocle. Écrit dans une période de tourment personnel, c’est le livre le plus intime de Yourcenar, où la maîtrise classique laisse filtrer la brûlure.
Essai consacré à l’écrivain japonais Yukio Mishima, mort par seppuku en 1970. Yourcenar analyse l’œuvre et la mort de Mishima comme les deux faces d’une même quête. Court, dense, d’une rigueur implacable.
Dix citations — cliquez pour le contexte
— ✦ —Chronologie
— ✦ —Dix anecdotes
— ✦ —Dix personnages clés
— ✦ —Glossaire
— ✦ —Style & Thèmes
— ✦ —Yourcenar écrit dans une langue d’un classicisme absolu : phrases longues mais jamais obscures, vocabulaire précis et riche, rythme de la prose latine. Cette lenteur n’est pas une austérité : c’est la forme même d’une pensée qui prend le temps de peser chaque mot.
Influences
— ✦ —Postérité
— ✦ —Yourcenar laisse une manière d’habiter le passé : non comme évasion mais comme regard critique sur le présent. Son œuvre influence le roman historique français en lui redonnant une ambition philosophique. Elle a aussi ouvert des portes — en entrant à l’Académie française, en vivant librement une relation homosexuelle longtemps avant que cela soit dicible publiquement, en vivant loin de Paris sans jamais cesser d’être au cœur de la littérature mondiale.
Elle reste difficile à classer, impossible à réduire, et toujours en vie dans ses livres.
